Catégories
Non classé

Abdelaziz Otmani

13 mai 2020
Oshun, Anzar et moi.

Le monde, tel qu’il se présente à moi aujourd’hui, s’étend sur les territoires de trois divinités que rien ne lie à priori. Chacune de ces divinités représente une contrée où est née une civilisation. Cette dernière a traversé ou épousé les territoires qui font l’Algérie d’aujourd’hui. Ma terre natale. Ces divinités sont à mes yeux les ambassadrices de ces cultures.

Je me souviens encore de mes premiers pas à Caracas, ville vertigineuse et grouillante. Je me souviens de ses longs boulevards traversés par des bus colorés. Les vastes espaces urbains s’emplissent dès le lever du jour de reggaeton qui fuse des voitures et des magasins. Le rythme entraînant vient disputer le moindre interstice sonore à la salsa et au tango. Au milieu de la danse orchestrée par les couleurs et les mélodies, je suis intrigué par des femmes et des hommes, tout vêtus de blanc. Ils traversent la ville, tels des épouses qui se dirigent vers l’autel.

Souhaitant en savoir davantage sur ces silhouettes aux habits immaculés et aux têtes souvent enturbannées, je ne cesse d’interroger les personnes que je rencontre. Mais les réponses sont concises, parfois gênées, d’autres fois apeurées : Ce sont des adeptes de la sorcellerie cubaine. Ils pratiquent des sacrifices humains, et si Maduro est encore au pouvoir, c’est parce qu’ils l’aident grâce à ces rites païens. Mieux vaut ne pas s’en approcher. À moi, ils me font peur, à chaque fois que j’en vois un, je change de direction.

Insatisfait des réponses obtenues, je mets cela sur le compte du mépris des Caraqueños1 pour les caribéens afrodescendants. Au bout de plusieurs mois de questions insistantes, je réussis enfin à arracher une réponse qui me permettra de faire mes recherches moi-même : cette pratique, qui est en réalité une religion, a un nom : la santeria.

Je découvre quelques jours plus tard Oshun, déesse yoruba2 des rivières et des cours d’eau au détour d’un vidéoclip3. Mais je mets hélas cette quête de côté, trop préoccupé par la collecte de denrées alimentaires de base dans un pays en crise. Je comprends aussi que le sujet est tabou, donc je décide de ne plus l’évoquer devant mes amis vénézuéliens.

Profitant de ma proximité avec le Brésil, je décide de m’offrir des vacances : loin du cliché des Brésiliens désœuvrés qui trompent l’ennui avec des matchs de foot, je découvre un Rio de Janeiro s’imposant en grand centre économique. À quelques pas du quartier d’affaire, dans les quartiers huppés de Botafogo et de Lapa, la jeunesse globalisée se bouscule dans l’étroitesse des terrasses des bars. Les deux quartiers me paraissent intéressants tant ils sont semblables et différents à la fois. Botafogo est peuplé d’une jeune population blanche, qui jouit de ses privilèges et dont se dégage une certaine forme d’insouciance, alors que Lapa est le quartier afrodescendant d’une classe moyenne, naissante, faite d’artistes et d’universitaires. Dans les deux lieux, les conversations sont passionnées et bruyantes, ponctuées par quelques éclats de rire. Il y a ici, comme une effervescence, celle que l’on rencontre chez les jeunes nations qui explorent encore les champs des possibles.

Les plages mythiques de la ville sont noyées sous les hordes de touristes occidentaux à la peau brûlée par le soleil. Les patrouilles de militaires qui passent, sont applaudies par les vieillards aisés, d’origine européenne, grands gagnants de la dictature militaire. J’apprends plus tard, que plusieurs opérations armées viennent d’avoir lieu dans les favelas.

Pendant mon vol Rio de Janeiro — Récife, je tombe sur une publicité vantant les paysages et la culture de Salvador de Bahia. Celle-ci affiche en grandes lettres blanches : venez découvrir la plus africaine des villes brésiliennes. Dans la pub, on voit des hommes et des femmes de blancs

vêtus, accomplir un rite Yoruba. Excité, Je grave le slogan dans mon esprit, en me promettant de revenir l’année suivante pour découvrir Salvador.

De retour à Caracas, je passe beaucoup de temps devant mon ordinateur à faire des recherches. Je remarque un intérêt grandissant pour la Santeria dans la culture populaire. Nombreux sont les artistes qui s’en revendiquent. J’apprends que cette croyance est une variante de la religion Yoruba d’Afrique de l’Ouest.

L’année suivante, je prends l’avion une seconde fois pour le pays d’Oscar Niemeyer. Mais cette fois-ci, je passe quelques jours dans une ambiance de deuil et sous un drapeau en berne. L’assassinat de la militante Marielle Franco4 a eu lieu quelques heures avant mon départ. L’heure n’est franchement pas à la fête à Rio de Janeiro. Je me renseigne auprès de l’accueil de l’hôtel et je m’empresse de rejoindre la veillée funèbre à la place Floriano, où des centaines de personnes sont réunies, bougie à la main, dans un silence religieux.

Deux jours plus tard, je prends l’avion pour Salvador.

Ici, l’ambiance est différente de celle de Rio. Le centre historique de Salvador est peuplé de femmes en turban et de statuettes à l’effigie d’Orisha5. Des amulettes censées porter chance sont vendues aux touristes dans la rue. Ayant eu peur qu’on ne me jette un sort si jamais je refusais d’en acheter aux vendeurs insistants, je finis par remplir mon sac de voyage de ces colliers. Plusieurs annonces qui proposent des cours de Yoruba sont placardées dans la rue. De même, à la plage, je fais la rencontre de nombreux vendeurs ambulants et gardiens de parasols venant du Bénin ou de Côte d’Ivoire. Loin d’être un tabou, le Calomblé – variante brésilienne de la religion Yoruba – est célébré par une grande majorité des habitants de l’état de Bahia. Les nombreux Orisha côtoient Jésus et Mahomet, mais aucune des religions n’empiète sur le territoire de l’autre, elles cohabitent, elles fusionnent pour former une sorte de culte hybride.

Ayant fait le tour des plages et des musées de Salvador, je décide de prendre le bus pour aller dans un village à quarante minutes d’ici. Le car est quasiment vide, une vieille dame avec un enfant en bas âge arrive à s’y hisser suite à un effort insoutenable, puis le véhicule démarre, laissant échapper une épaisse fumée noire. Au bout de vingt minutes de route goudronnée, le bus ralentit et s’engage sur un chemin en terre battue. Il s’arrête à un premier village devant deux collégiennes en uniforme et sac à dos. Elles montent dans un éclat de rire, mais le bruit du moteur couvre bientôt leur conversation. On abandonne progressivement le paysage plat des prairies, dominé par les poteaux électriques et l’enchevêtrement complexe de leurs fils. Le bus s’engage visiblement dans une exploitation de cacaoyers, roule les vingt minutes restantes sur un chemin plus difficile, cabossé et qui ne garde que quelques traces d’une route autrefois goudronnée. Je remarque des panneaux accrochés aux haies, représentant des armes à feu. Je ne lis pas le portugais, mais je devine que les propriétaires désirent dissuader quiconque serait tenté par l’idée d’aller cueillir un fruit sans y être invité.

D’après le Lonely Planet, un Baobab a poussé dans le village que je suis sur le point de visiter. Ce dernier a été construit par des esclaves affranchis, plusieurs siècles plus tôt. Quelques minutes passent avant que je ne remarque une activité humaine. Deux jeunes hommes, perchés sur un scooter, les torses découverts, nous dépassent. Les arbres se font plus épars et laissent entrevoir quelques bâtisses.

Alors qu’on roulait à l’abri des arbres depuis plusieurs minutes, le soleil se manifeste de nouveau et m’aveugle. Je descends du bus en remerciant le chauffeur, qui m’indique le centre du village avec insistance, afin de s’assurer que je ne me perde pas. Je baragouine un remerciement et je me dirige vers la place du village où le baobab se tient avec orgueil.

Je pense qu’il faudrait au moins huit personnes qui se tiennent en farandole pour pouvoir faire le tour du tronc, tant il est large. Impressionnantes, les branches s’élancent avec grâce à la

conquête du ciel bleu azur. Au-dessus de l’arbre, comme pour le célébrer davantage, des vautours planent paisiblement formant des cercles concentriques.

Je m’approche, et je remarque que des gens ont glissé des messages au creux de l’arbre. D’après le guide, les bouts de papiers sont des prières adressées aux Orisha. Cette pratique n’est pas sans me rappeler une tradition chez ma grand-mère, née et enterrée dans l’Atlas blidéen. Elle glissait les restes du repas dans le creux du figuier du jardin et lui confiait ses tourments par des murmures que lui seul savait entendre.

C’est ainsi qu’Anzar finit par intervenir dans ma quête. Ma grand-mère, musulmane et pratiquante, n’avait sans doute jamais dirigé ses prières vers le dieu de ses ancêtres, mais il continuait pourtant à exister à travers les réflexes de celle-ci, à travers des rites qu’il avait soufflés à ses aïeux, des millénaires plus tôt, et qu’elle reproduisait machinalement. Elle ne l’invoquait sans doute pas dans ses prières, mais elle avait gardé un lien étroit avec son messager : le figuier, arbre consacré autant par Anzar que par les versets coraniques. Cette pensée ne cesse de me hanter sur le chemin du retour.

À mon retour à Caracas, j’apprends que les Yoruba, Nubiens6, Amazigh et Kemet7 ont vénéré parfois les mêmes dieux. Ces mêmes entités traversent les âges et les territoires et, tout comme les Orisha au Brésil, aucune entreprise de colonisation n’a réussi à totalement les chasser des cultures qui se sont nourries mutuellement en temps de paix.

Aujourd’hui, heureux d’assembler certains éléments qui me rapprochent toujours un peu plus d’une forme de vérité – en tout cas, de Ma vérité – je poursuis ma réflexion devant l’étendue de ma terre natale. La même qui avait fait des temples d’Anzar, Oshun et Enki, les centres spirituels des civilisations passées.

Le baobab m’a fait réaliser la capacité d’adaptation au temps qui les traverse qu’ont les religions ancestrales. Leur ouverture leur donne une capacité extraordinaire à muter, pour mieux s’adapter aux mondes nouveaux. Ainsi, le dieu des libyques continue à vivre à travers un rite encore pratiqué en Kabylie : la Fiancée d’Anzar : invocation de la pluie bienfaitrice. Sept mille ans plus tard, au Moyen-Orient, malgré la destruction et le pillage des vestiges mésopotamiens, Enki vit dans le folklore irakien, il persiste sous la forme d’histoires pour enfants, qui sont nombreux à s’endormir sur le giron de leur mère en rêvant à l’épopée de Gilgamesh, premier récit du monde connu. Quant à Oshun, elle n’a jamais été aussi vivante, priée par des millions d’adeptes qui tentent de guérir des plaies infligées par l’abominable traite des esclaves. Ils invoquent la bienveillance de la déesse ancestrale et fantasment tout haut leur Afrique chérie.

Je suis, parmi tant d’autres, l’enfant d’un territoire meurtri par les colonisations successives. Mon histoire m’a été arrachée et l’on m’a laissé me débattre dans un monde que mes aïeux n’avaient pas choisi pour moi. J’ai la prétention, qu’un jour, je réussirai à rassembler tous les fragments de mes territoires culturels disséminés et méprisés.

Nulle colonisation ne réussira à faire de nos peuples des âmes errantes et des coquilles vides, nous sillonnons le monde avec, comme seul bagage, nos identités plurielles et complexes, que nous portons telles des couronnes.

_______________________
1   Caraqueños : habitants de Caracas
2  Yoruba : ethnie d’Afrique de l’Ouest, présente essentiellement au Nigéria et au Bénin.
3  Ibeyi – River
4  Marielle Franco : féministe et militante noire des droits humains, femme politique et sociologue, assassinée à Rio de Janeiro le 14 mars 2018. élue en 2016 à la chambre municipale, elle incarnait l’espoir du renouveau de la gauche brésilienne, et l’espoir de la population noire du Brésil.
5  Les Orisha sont l’ensemble de divinités et des esprits terrestres du culte yoruba.
6  Nubie : civilisation contemporaine de l’Égypte antique. Elle prend place dans le Soudan actuel et l’extrême sud de l’Égypte.
7   Kemet : nom utilisé par les Égyptiens de l’Antiquité pour se définir en tant que civilisation et groupe ethnique.

Chahrazed Fekih
Terre Natale, encre et graphite sur papier, 58 x 72 cm, Mai 2020
© chahrazed fekih

__________

Zéphir
Lune rouge, techniques mixtes, Juin 2020
© zéphir