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Edia Lesage

29 mai 2020
« Bien loin dans la Haute Mer de l’Eternité
Veille ton Royaume Insulaire »
Stephan G. Stefansson

C’était du temps de mon adolescence, quand Michel Deuré était correspondant du journal « Le Monde » en Tunisie. Me voilà devant une double page consacrée à l’Archipel des îles Kerkennah. Outre le voyage, dans le temps et dans l’espace, l’auteur avait une possibilité d’évocation si forte qu’en lisant l’article, on s’y croyait, dans cet hôtel Farhat, où l’on entrait dans un calme sépulcral, entouré d’ écrivains venant y trouver refuge, d’habitués, d’intellectuels venant y chercher la Paix, devant une mer turquoise et aux couleurs changeantes.

On entendait le silence, on comprenait la singularité de cet archipel minuscule, ressemblant à des îles à la campagne, posées sur un lac, à deux heures de Sfax, appartenant à la Tunisie mais certainement « ailleurs ».

Le temps passa. Quelques années plus tard, j’avais vingt ans .Michel Deuré était parti. «Verba volant, scripta manent » .J’entrais alors dans son article comme on entre dans un chez soi que l’on a toujours cherché, inconnu mais étrangement familier. Tout y était, à sa place : la mer n’avait changé ni d’aspect, ni d’emplacement. Le calme y régnait, les livres et les stylos étaient sur les tables dans une atmosphère de calme et de sérénité.

Le temps passa encore et c’est ainsi que quinze années plus tard, je suis retournée à Kerkennah avec deux jeunes enfants, les miens, en me glissant quasiment par effraction dans la voiture d’un ami, architecte, homme au grand cœur, mutique et kerkennien. Il quittait aux aurores son domicile pour l’archipel. Nous étions au rendez-vous.

Il me laissa devant le Grand Hôtel et alla rejoindre sa famille. J’étais au bout du monde, seule, avec mes enfants nos livres, leurs dessins à venir. Le soir, au moment de se mettre à table, après avoir contemplé le spectacle du coucher de soleil, ces minuscules petits êtres de quatre et cinq ans, furent terrifiés par le « tchich », potage dont dépassaient des tentacules de poulpes. Je me suis entendue répondre : « Il n’y a que ça ». Le premier goût qu’ils eurent de cet endroit singulier les marqua à jamais : Ils sont entrés dans la cuisine kerkennienne contraints et ils furent conquis .Jusqu’à présent, l’évocation de la gastronomie particulière de ces îles nous y ramène.

Je les revoie encore, à marée basse, enterrer poissons, bernard- l’hermite, crevettes et autres créatures marines surprises par la raréfaction de l’eau. Un petit cimetière, avec les noms des disparus, avait pris forme.

Une autre fois, plus tard encore ils étaient plus grands déjà, ils avaient leur emploi du temps d’enfants du pays, partageaient les barques et les menus des pêcheurs avec une facilité déconcertante, mon fils dessinait toujours et ma fille prenait déjà des photographies qu’elle montrait «à la supérette de l’archipel », j’ai évoqué l’idée de me faire mettre en terre à Ouled Kacem, face à la mer, dans le silence.

« Je t’y construirai une pyramide », m’avait alors promis mon fils.
Et de quoi partir dans « l’eau-delà », si j’ose dire, avec des dessins, des photographies et de la musique.
C’est alors que j’ai pris conscience de ce que je leur avais transmis : la possibilité, qui n’est pas donnée à tout le monde, d’aimer un endroit où il faut tout simplement savoir se laisser vivre.

Alessandra Guttagliere
la scoperta del grande albero di fico (La découverte du grand figuier) enregistré en 2018 en voyageant en Pouilles, Mai 2020
© alessandra guttagliere

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Alessandra Guttagliere
Ay infancia!, pris à Cadiz, 2018
© alessandra guttagliere

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Sabri Benalycherif
Série Les possibilités d’un île, Photographie, Kerkennah, 2017
© sabri benalycherif

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Yoann Cimier
Série « Monolithes« , Kerkennah, 2014.
© Yoann CIMIER / Adagp Paris

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Sihem Lamine

7 mai 2020

La première fois que j’ai mis le pied dehors, j’ai été submergée par la peur.

C’était une peur plus grande que toutes les inquiétudes des jours de confinement, plus intense que la crainte d’attraper un virus, ou l’appréhension d’un après incertain. Il a fallu que je mette le pied dehors pour me rendre conte que ce dont j’avais peur, c’était de retrouver le monde que j’avais laissé dehors, tel qu’il était, inchangé, normal.

J’avance avec des pas prudents. La traversée immobile d’une crise avait rempli ma vie d’espérances, d’illusions d’un lendemain différent. Mais ce que je vois-là ressemble à ce que je connais déjà. Ce que je vois, je le pensais devenu obsolète, périmé, nul et non-avenu. Quelle insolence a ce chemin que je prends dehors, d’oser encore ressembler à ce qu’il a toujours été !  Le chemin n’est-il donc pas au courant qu’il était prévu que rien ne soit plus comme avant ? Pourquoi s’acharne-t-il donc à rester normal, comme avant ?

Je presse le pas laissant derrière moi un monument imaginaire construit pendant les nuits de traversée de la crise. Le château, debout dans la vallée des possibles s’éloigne à chaque pas que je prends.  Pour le construire, ce château-là, il m’a fallu réapprendre à voir, à comprendre, à penser. Il m’a fallu réapprendre à exister et à rêver. J’avais nourri le désir secret de trouver un monde guéri, réparé, renouvelé, où l’air serait pur, l’eau serait claire, et les sons seraient justes. Quelle naïveté que d’avoir espéré d’un virus meurtrier des effets secondaires thérapeutiques ! Quelle lâcheté que d’avoir compté sur une crise pour guérir ce que l’on n’a pas pu résoudre soi-même ! Comment faire pour ne pas revenir à la normale quand tout est si normal, ici ?

Je cours maintenant vers le désenchantement. Dehors, hors de mon monde, il y a un air décadent de ruines en devenir. Un virus est passé par là et a laissé derrière lui un monde fatigué. Dehors, chacun s’active comme il peut pour restaurer de sa normalité perdue. Dehors, j’embrasse les désillusions que je rencontre sur ma route, l’une après l’autre. Mais soudain, sur le chemin, une brise matinale souffle doucement ; je respire. Soudain un nuage de lumière du mois de mai inonde le chemin, je vois. Une musique sonne au loin et je l’entends, oui.

Y a-t-il jamais eu une lumière semblable à celle de ce matin un quelque autre printemps?

Ou est-ce que chaque printemps apporte sa propre lumière qu’aucun autre printemps du monde n’apporte ?

Yoann Cimier
Série Monolythes, 2018
© Yoann CIMIER / Adagp Paris

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Marianne Catzaras
Série Corps, photographie, 2020 
© marianne catzaras

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Achille Adonon
Résilience, sculpture (assemblage de chaussures), 100x30x18 cm, 2020
© achille adonon