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Sylviane Degunst

20 mai 2020
Banlieue parisienne

Premier vrai pas dehors. Sans avoir à remplir le formulaire d’autorisation de sortie. Premier pas de distraction. Retrouver Paris.

Je renonce au métro. Je renonce au vélo, encore échaudée par un accident survenu trois mois plus tôt qui laissa mon amoureux cassé en trois morceaux.

Je choisis le bus. Devant l’arrêt désert, dûment masquée d’un tissu à fleurs – ne jamais déroger à l’élégance –, j’observe les environs, déserts eux-aussi. Il est 13 heures et des rayons de soleil. Je vais récupérer mon parapluie oublié en février dans une boutique du Marais. Au sol, ces mots blancs bombés au pochoir RESTONS À DISTANCE me font sursauter.
Ils sont l’exact opposé de ce que mes parents m’ont appris et de ce que nous avons transmis à notre fille. Aller vers les autres, sans a priori. Ces mots sont tout à fait contraires à ma philosophie. Ces mots sont contre nature.

Ce fichu Bidule 19 va-t-il nous changer ? Nous refermer sur nous-mêmes ? Et pour combien de temps ?

Dans le bus, MASQUE OBLIGATOIRE court en continu sur le bandeau d’informations. Une place sur deux est condamnée, des rubalises interdisent de s’approcher du chauffeur. L’autre, c’est-à-dire mon semblable, devient un danger potentiel. Voyage en apnée derrière un bout de tissu.

Pourtant, posant le pied hors du vaisseau fantôme, mon cœur bondit d’allégresse sur les pavés de la place Saint-Germain-des-Près.

J’emprunte, tombant sitôt le masque, la rue de l’Abbaye, la Place de Furstenberg, la rue Jacob, la rue de Buci, la rue Saint-André-des-Arts, le pied léger, l’œil affamé. Bien sûr, je passe devant des cafés fermés, des squares clos, je découvre des affiches de films morts nés, comme si le monde s’était arrêté de tourner.

Pourtant, Paris a un parfum de promesses. Et je sens déjà, à l’approche du Pont Saint-Michel, l’air presque marin. La Seine est là, paisible, telle que je ne l’avais jamais vue, sans ses bateaux- mouches qui d’ordinaire font taches et bruits. Elle coule, tel un miroir d’eau, silencieuse et claire. Et il est alors permis de rêver des jours meilleurs.

Elias Sfaxi
Sans titre, photographie, Juin 2020
© elias sfaxi