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Soraya Slimane

2 Juin 2020
Un pas à l’extérieur de mon monde ?

Le libellé m’a laissée perplexe. « Mon monde », semble spatial, mais pour moi c’est aussi un voyage dans le temps.

La question me téléporte vers tous mes premiers pas. Mes souvenirs se bousculent, et planqué en chacun, un monde qui m’apparaît autre à chaque fois.
Que choisir pour un pas à l’extérieur de mon monde, la découverte, l’étrangeté, la projection d’une utopie, un souvenir enfantin qui viendrait effectivement d’un monde ou d’un temps révolu ?
Mon monde caresse des fois un souvenir, s’y arrête, s’en nourrit comme quand j’étais petite fille et que ma mère me faisant confiance, me laissait aller chez le vendeur de beignets. J’y découvrais les yeux levés au ciel pour arriver à le voir, un « Ftayri » (fabricant de beignets), gras à n’en plus finir, mais solidement juché sur une espèce de comptoir, avec un ventre que seules les statuettes chinoises des Bouddhas de la richesse pouvaient jalouser… Je me demande encore aujourd’hui si ce Ftayri, sa bedaine, l’odeur de friture sucrée, de sa bonne pâte mielleuse ne seraient pas à l’origine d’une indicible familiarité ressentie en voyant pour la première fois ces statuettes. Bien qu’étant d’un autre monde, j’avais quelque part apprivoisé l’étrangeté de ce symbole.
Ce souvenir signait l’analogie qui pouvait se faire à mon insu et qui faisait que je ne savais jamais à quel moment je faisais face à un autre monde, que je faisais un pas vers l’extérieur, que cet extérieur nourrissait l’intimité de mon univers. Je découvre au fil du chemin de la vie que les premiers pas à l’extérieur de mon monde sont quotidiens, simples.

Des fois je m’y prépare, mais peine perdue. L’extérieur est toujours riche de surprises hors balises.

Beaucoup d’entre nous ont préparé un voyage pour un autre pays, un autre monde, c’est également ce qu’il m’est arrivé de faire. Mais une fois arrivée en terre étrangère, je découvrais un nouvel état, je me sentais comme un enfant perdu, ne sachant ni lire, ni m’orienter. Ce fut un choc, un véritable pas hors de mon monde. J’étais démunie et cette expérience m’a faite effleurer le monde dans lequel peuvent être plongés certains malades Alzheimer où tous les jours ne doivent être que routine car le moindre pas à l’extérieur de leur monde est un séisme, une perte de repères. Après le choc, au bout du brouillard des codes, est venue la découverte.

Nous avons été, dernièrement, confinés chez nous, dans notre espace, notre monde? Ce qui m’avait frappée durant cette période, c’est que la vie et la mort un duo intimement lié, était déséquilibré. On ne pouvait ni vivre ni mourir « normalement ».
« Un pas à l’extérieur de mon monde » signe le fait que nous soyons en vie, porte le partage, l’échange. Si un pas pouvait rythmer nos sorties vers un monde de justice, de compréhension, d’échange, de respect du vivant, de bien être, cela impactera mon monde. Il se construit et se nourrit des interactions qui font ce que je suis et qui  me font ouvrir la porte pour trouver inspiration, en accueillir d’autres et enrichir le mien. Extérieur et Intérieur, deux mondes qui sont, en fonction du regard, dans le champ ou hors-champ.

Suy Nhek
Après le choc, au bout du brouillard des codes, photographie, 2020
© Suy Nhek