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Sihem Lamine

7 mai 2020

La première fois que j’ai mis le pied dehors, j’ai été submergée par la peur.

C’était une peur plus grande que toutes les inquiétudes des jours de confinement, plus intense que la crainte d’attraper un virus, ou l’appréhension d’un après incertain. Il a fallu que je mette le pied dehors pour me rendre conte que ce dont j’avais peur, c’était de retrouver le monde que j’avais laissé dehors, tel qu’il était, inchangé, normal.

J’avance avec des pas prudents. La traversée immobile d’une crise avait rempli ma vie d’espérances, d’illusions d’un lendemain différent. Mais ce que je vois-là ressemble à ce que je connais déjà. Ce que je vois, je le pensais devenu obsolète, périmé, nul et non-avenu. Quelle insolence a ce chemin que je prends dehors, d’oser encore ressembler à ce qu’il a toujours été !  Le chemin n’est-il donc pas au courant qu’il était prévu que rien ne soit plus comme avant ? Pourquoi s’acharne-t-il donc à rester normal, comme avant ?

Je presse le pas laissant derrière moi un monument imaginaire construit pendant les nuits de traversée de la crise. Le château, debout dans la vallée des possibles s’éloigne à chaque pas que je prends.  Pour le construire, ce château-là, il m’a fallu réapprendre à voir, à comprendre, à penser. Il m’a fallu réapprendre à exister et à rêver. J’avais nourri le désir secret de trouver un monde guéri, réparé, renouvelé, où l’air serait pur, l’eau serait claire, et les sons seraient justes. Quelle naïveté que d’avoir espéré d’un virus meurtrier des effets secondaires thérapeutiques ! Quelle lâcheté que d’avoir compté sur une crise pour guérir ce que l’on n’a pas pu résoudre soi-même ! Comment faire pour ne pas revenir à la normale quand tout est si normal, ici ?

Je cours maintenant vers le désenchantement. Dehors, hors de mon monde, il y a un air décadent de ruines en devenir. Un virus est passé par là et a laissé derrière lui un monde fatigué. Dehors, chacun s’active comme il peut pour restaurer de sa normalité perdue. Dehors, j’embrasse les désillusions que je rencontre sur ma route, l’une après l’autre. Mais soudain, sur le chemin, une brise matinale souffle doucement ; je respire. Soudain un nuage de lumière du mois de mai inonde le chemin, je vois. Une musique sonne au loin et je l’entends, oui.

Y a-t-il jamais eu une lumière semblable à celle de ce matin un quelque autre printemps?

Ou est-ce que chaque printemps apporte sa propre lumière qu’aucun autre printemps du monde n’apporte ?

Yoann Cimier
Série Monolythes, 2018
© Yoann CIMIER / Adagp Paris

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Marianne Catzaras
Série Corps, photographie, 2020 
© marianne catzaras

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Achille Adonon
Résilience, sculpture (assemblage de chaussures), 100x30x18 cm, 2020
© achille adonon