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Sedef Ecer

25 mai 2020
Le premier pas vers le français

J’ai dix ans. Je viens de réussir le très sélectif concours d’entrée de mon lycée dont le Wikipédia français dit « le plus réputé de Turquie », haut lieu de la culture française. Bien sûr, je ne sais pas encore que le français deviendra ma langue d’écriture mais je suis à la fois fière et effrayée en cette rentrée 1975, un matin d’Octobre pluvieux. Le jardin, le pont du Bosphore qui relie les deux continents, le bâtiment qui longe la mer, tout me paraît immense.

Mon apprentissage de français démarre avec « la première méthode audio-orale » qui se vante d’introduire dans les classes deux objets inconnus alors en Turquie, magnétophone et magnétoscope. Des images et des voix tout droit sorties de la Ville Lumière nous narrent la vie d’une famille française. J’entends encore la toute première phrase avec le grésillement de la bande sonore, « Monsieur et Madame Thibaut habitent Place d’Italie », ancrée dans mon cortex cérébral avec une telle force que des décennies plus tard, je ne peux toujours pas traverser cette place sans lever la tête pour deviner lequel pouvait être celui des Thibaut.

Voici donc mon premier pas dans la langue française.

Quant aux pas suivants, ils m’apprendront qu’après tout, la femme française n’est pas plus libre que la femme turque dans ces années soixante-dix. Dans la méthode Voix et Images de France, astucieusement scénarisée, Monsieur Thibaut est ingénieur. Il s’intéresse à un tas de choses, allant des fusées aux sports alors que Madame Thibaut est femme au foyer et s’occupe de leurs enfants Paul et Catherine, ce qui permet de séparer le vocabulaire de l’espace public en suivant les aventures de Monsieur et le lexique de l’espace privé avec la vie de Madame.