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Sophie Bessis

21 mai 2020
Seul le premier pas coûte

Elle avait l’habitude des ciels bleus, du vert très doux de la mer, tournant au violet quand on s’éloigne du rivage. Elle savait les murs au blanc qui aveugle quand vient y frapper le soleil. Elle était née dans cette lumière, elle y vivait, elle ne connaissait qu’elle hormis de brèves échappées dans les contrées du Nord où on l’emmena parfois passer des vacances.

C’était le jour même de sa quinzième année. Quand l’avion s’arrêta sur la piste et que l’on ouvrit sa porte, une bouffée d’air humide chargé de senteurs de terre et de détritus pénétra ses narines. De la terre et des détritus il y en a chez elle, mais leur odeur ici n’était pas identique. Elle était à l’Équateur où elle allait vivre désormais. Son père les fit monter dans la voiture. De chaque côté de la route, un sol rouge chargé de fer et des herbes hautes, d’un vert qu’elle n’avait jamais vu. Ils arrivèrent à la grande maison, le père, la mère, les deux filles. Sa chambre donnait sur le jardin bordé d’une haie de titonias portant des fleurs énormes, barrière modeste au milieu des manguiers et pourtant plus haute que les arbres les plus hauts de chez elle. Les fenêtres n’avaient pas de vitres. Il n’y a pas de vent où règnent les calmes équatoriaux. La pluie se mit à tomber du ciel gris, à grosses gouttes, régulières et bruyantes, sans se presser, pas comme les orages de chez elle. Elle saurait vite que le gris est ici la couleur du ciel, il ne connaît pas le bleu. Comme l’océan au bord duquel ils se rendirent bientôt. Tout y était infini, la mer, les palmiers, enveloppés de nuages à peine  traversés par quelques rayons. On ne voit pas le soleil à l’équateur mais il brûle plus que chez elle, il descend droit sur les peaux qui n’ont pas l’habitude. Les enfants sur la plage se mirent à rire en voyant qu’elle n’osait pas passer la barre.

Au lycée, on lui souhaita la bienvenue. On lui demanda d’où elle venait. D’une autre Afrique répondit-elle, où l’on ne connaît pas les forêts sombres se dressant comme des murs infranchissables, où l’eau qui tombe du ciel est rare, où l’on ne sait pas qu’il existe ailleurs des immensités. De ce monde on ne lui avait jamais parlé. On avait eu tort. Les mois, les années passant, elle a appris ses gens et ses poètes, elle a tout aimé.

Le premier pas que j’ai fait à l’extérieur de mon monde, la vie m’y a obligée. Les pas suivants, je les ai choisis. Un deuxième, un troisième m’ont menée dans tous les pays alentour, ceux des forêts, ceux des sables et des murailles de terre, des paysannes courbés dans les champs de mil et des musiques qui sortent des balafons. Je leur ai donné une partie de mon existence, ils m’ont offert d’autres horizons, que je n’ai plus jamais quittés. Comme quoi, après le premier pas, il faut toujours faire ceux qui suivent, qui conduisent à la connaissance et aux autres. C’était il y a longtemps, on prenait le temps d’apprendre et la lenteur faisait partie de l’apprentissage. Il faut juste prendre l’habitude. Depuis le premier, j’ai toujours avancé pas à pas.

Sabrina ben Hadj Ali
Sans titre, photographie numérique, 2018
© sabrina ben hajd ali

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Lucas Chauveheid
Rivages, Mobilographie, 2020
© lucas chauveheid