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Moncef Labidi

7 juin 2020
Roméo et Juliette

Tel un oisillon qui perce la coquille de l’œuf et qui met le bec dehors pour découvrir enfin la lumière aveuglante, les couleurs vives, le ciel et son étendu. Voilà comment je me suis vu au sortir du confinement. Sortir de ma propre coquille, redécouvrir et reconquérir ce que l’on pense avoir déjà, aller vers l’essentiel, comme si la vie, écourtée, le commandait. Toutes ces futilités, ces plaisirs égoïstes qui meublent nos solitudes se sont comme volatilisés au moment de faire le tri : ne conserver que ce qui est important. Aimer et être aimé en retour est une formidable aventure humaine, le plus bel accomplissement, aussi.

Il est des Roméo et Juliette tardifs. Leur amour se passe de preuves, de déclarations enflammées, de bouquets de roses, de poèmes passionnés, de sérénades. Pour les Roméo et Juliette version arabe, on ne choisit pas l’amour qui reste une option, un bonus, une case à cocher, mais la garantie de vivre durablement ensemble et l’assurance d’avoir un allié fiable pour affronter les difficultés et traverser des épreuves que la vie réserve aux « peineux »

Un mariage arrangé, mais non forcé. Les époux ne se connaissent pas et ne se sont pas rencontrés avant leur nuit de noces. Ils ne se sont pas choisis, mais ont été choisis l’un pour l’autre.

Nuit de noces. Un cortège d’hommes excités et chahuteurs escorte le futur mari jusqu’à sa maison, là où l’on a apprêté la future épouse dans la chambre nuptiale. Les copines et les femmes d’âge mûr qui lui tenaient compagnie et, jusque-là, lui prodiguaient des conseils sur la conduite à tenir, se sont retirées, l’abandonnant à son sort.

Le cortège se rapprochait dangereusement. Des chants et des percussions rythment le pas des hommes qui se rapprochent. Odeurs entêtantes de d’encens qui brûle dans de petits braséros hissés au-dessus des têtes, lueurs timides de bougies. Elle était dans cette attente inquiétante d’un obus qui n’allait pas tarder à exploser.

Le futur mari fait une entrée timide. Il est vigoureusement poussé vers l’intérieur de la chambre là où, prostrée, dans sa chemise de nuit blanche, la future épouse attendait l’assaut.

Des «gardes » prenaient aussitôt position devant la porte de la chambre pour en protéger l’accès le temps d’une « intimité » brève du couple. Les percussions redoublaient d’intensité et devenaient assourdissantes comme pour couvrir des cris.

Quelques minutes après le « just married » était exfiltré par la bande de copains. La preuve de sa virilité est maintenant apportée. Sentiment de soulagement et de satisfaction, comme après le passage d’une épreuve. Il ferait désormais partie des hommes qui n’ont plus rien à prouver.

Pendant ce temps-là, des femmes se passaient de main en main la chemise de nuit froissée et tâchée de sang frais. L’honneur de la famille de la mariée était sauf.

Maintenant que les festivités sont finies et que les invités bien repus de couscous, de viande et de boissons gazeuses sont repartis, la place est nette pour un couple qui s’évite par timidité, par maladresse. Chacun est gêné de croiser le regard de l’autre, s’adressant à peine la parole ou par l’intermédiaire d’un proche qui transmet. Période confuse où chacun cherche sa place, s’interroge et se résigne.

D’aucuns ne diront mot de cette première nuit qui les a réunis dans la même couche. On ne saura rien des mots doux, des gestes tendres, du silence, de la gêne à s’abandonner. On ne saura rien du huis clos qui a réuni deux êtres, étrangers l’un à l’autre. Chacun saura garder longtemps le secret d’une nuit qui les aura marqués à vie.

Juliette n’avait que treize ou quatorze ans, une adolescente qui jouait encore à la poupée. L’étreinte d’une nuit ne lui a pas fait quitter pour autant l’adolescence protectrice. Elle continuerait à repousser les assauts du mari. Elle entrait en rébellion contre le désir des hommes et mettait à dure épreuve la patience de l’époux qui finissait par se résigner, considérant que l’épouse était encore trop jeune, une enfant.

Quelques années se seraient écoulées. Pour elle, Juliette, avoir un mari, c’est apprendre à lui obéir au doigt et à l’œil, deviner ses désirs, ses envies, éviter ses colères. Elle a été préparée pour devenir à son tour une femme comme les autres, celles qui se tiennent toujours prêtes pour servir, débarrasser, nettoyer, obéir et subir sans contester.

Roméo a pris le chemin de l’exil et émigré pour un travail ingrat dans une blanchisserie industrielle. Il ne dira rien de ses poumons abîmés par les vapeurs et l’humidité. Il aura changé plusieurs fois d’emplois, mais le salaire restera toujours bas. Les mandats arrivent à la famille avec une régularité de métronome.

Des enfants sont nés. Enfants des vacances, car ils ont été conçus durant le retour au pays de Roméo qui a émigré en France.

Sans amour, sans haine, Juliette s’accommodait à cette vie faite d’intermittences, d’ellipses et de parenthèses de l’absence.

Un jour, Juliette devait quitter son village et sa maison pour prendre l’avion et aller rejoindre son époux à Paris. Roméo a commencé à se perdre, à perdre ses papiers et son argent, à ne plus retrouver sa petite chambre ni la rue où il habite.

« Il a perdu la tête, c’est comme un enfant », disait de lui Juliette. « Il oublie tout et se mure dans un silence profond ».  

Désormais, elle a pris les affaires en main. D’assistante sociale en assistante sociale, elle court partout. Elle pleure souvent, car elle se sent impuissante devant la difficulté de la langue. Le mari qui ne pouvait être d’aucun secours, restait à l’écart et muet, comme débranché.

Après de fastidieuses démarches, elle parvient enfin à quitter la chambre lépreuse et insalubre où ils vivent. Elle peut désormais faire la cuisine. Dans le nouveau logement, il y a la douche, l’eau chaude, un cabinet de toilette.

Sentinelle éveillée, elle met un point d’honneur, une fierté pour que son compagnon, « oisillon tombé du nid », conserve sa dignité d’homme, toujours propre, rasé et sentant bon.

« Cet homme avait beaucoup souffert, sans rien nous dire de toutes les privations qu’il s’était imposées. Avant, il n’y avait pas d’amour entre nous. Maintenant, je ressens pour lui de la tendresse, de l’affection et…de l’amour » disait-elle.

Juliette a 70 ans

Roméo a 80 ans.

Tous les deux voudraient quitter le logement sans confort dans lequel ils vivent à Porte des Lilas pour un autre, à Belleville, comme pour se rapprocher du pays et y retourner.