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Fawzia Zouari

2 mai 2020

En ce début des années soixante, la première télévision venait d’entrer à Ebba et le bruit prit comme feu en paille dans les foyers. On disait qu’oncle Chebbi venait de faire cadeau à sa « maison » d’une énorme radio qui ne se contentait pas de parler mais montrait des « images ». Le mystère s’éclaircit lorsqu’un attroupement se fit devant chez Fatiha, composé de femmes.  Ces mégères venaient aux nouvelles. L’épouse de Chebbi les accueillit en tailleur bleu ciel cousu pour l’occasion, les cheveux agrémenté d’un joli bandeau assorti. Tout était propre et bien rangé, une semaine avant de recevoir le gros paquet, l’appartement avait nettoyée de fond en comble. Fatiha avait même acheté de nouveaux rideaux, une méridienne, une table devant servir à poser le précieux objet.  Elle fit durer le plaisir avant d’avancer son doigt bagué vers la grosse caisse munie d’un miroir en verre, et, s’accroupissant sur ses talons aiguilles, elle appuya sur plusieurs boutons, non sans se retourner à chaque fois vers l’assistance pour faire durer le plaisir. La plupart des femmes n’avaient même pas eu la présence d’esprit d’enlever leur voile, elles observaient le moindre geste de la maîtresse de maison attendant que cette caisse faite dans un étrange matériau et affublé d’un miroir, confirme l’existence de mondes que Dieu manierait en parallèle.  Fathia frictionna une tige et la dressa en l’air, tourna le dernier bouton et un bruit sourd fusa, l’écran se stria d’éclairs, puis, les fils noirs et blancs laissèrent place à l’image.

Il y avait là, des hommes à la peau aussi blanche que la chaux, des femmes en robes courtes, avec des cigares entre les doigts. Des voitures plein les rues et parfois de gros camions. Un visage d’homme revenait régulièrement, il parlait, on ne comprenait pas ce qu’il disait, mais personne ne se serait intéressé au contenu des phrases, les images fournissaient à elles seules la preuve du miracle, les costumes, les attitudes, les mouvementes prévalaient sur le sens. L’oeil goûtait plus que l’oreille.  En réalité, la télévision nationale n’étant pas encore sur les ondes, nous captions la chaîne italienne qui diffusait un programme en italien, langue qui se propagera très vite à Ebba sans qu’on eut besoin de l’apprendre à l’école. La conviction était faite que, derrière l’écran, des personnes qu’on ne connaissait pas, qui se trouvaient à des milliers de kilomètres, nous regardaient à leur tour, nous saluaient, nous montraient des merveilles, il fallait remercier et sourire, et lorsque Fatiha éteignit la machine, tout le monde envoya des remerciement et des formules de bénédiction à la machine. Non, pas tout le monde. Car parmi l’assistance, certaines avaient reculé d’effroi avant de se ressaisir et d’autres s’étaient mises à prier. Les plus superstitieuses n’avouèrent jamais à quel point, ce soir là, elles étaient rentrées traumatisées, incapables d’avouer à leurs hommes leur désarroi devant ces étrangers qui les dévisageaient et semblaient traverser leur corps et faire des dégâts dedans.

Le lendemain et les jours qui suivirent, le même attroupement féminin eut lieu chez Fatiha. L’on monta les escaliers, l’on se disputa pour retrouver sa place sur le kilim que l’hôtesse avait posé par terre. Et, toutes les après-midi, le salon qui faisait 20 mètres carrés voyait s’entasser une cinquantaine de femmes avec leurs gamins entre les jambes. Je me mettais sur les genoux de ma sœur et je regardais. 

Et voilà que dans mon village, où l’on n’entendait jadis que la voix du muezzin,  l’aboiement des chiens et le murmure du vent dans les épis, où l’on passait son temps à écouter les rumeurs et les sagas des anciens en sirotant son thé à la menthe ou en épluchant des graines de courges, la télé d’oncle Chebbi faisait entrer l’étrange. Un nouveau monde faisait intrusion, de nouveaux colons et des « zévénements ».

Le public de Fatiha s’élargit aux curieuses qui venaient des bourgades alentour. Avec le nombre, notre hôtesse dut faire de la place, déplia ses tapis, servit des carafes d’eau et du jus d’amande, je l’aidai parfois dans ses tâches. Il arrivait souvent que la surprise et la panique gagnent quelqu’une qui venait pour la première fois. Lorsque l’image apparaissait, des enfants détalaient et des mamans s’empressaient de recouvrir leur visage.  Mais, petit à petit, le public se stabilisa et les réactions se firent plus mesurées.

C’est ainsi que, toutes les après midi, la télévision occulta les réalités d’Ebba et descendit un rideau sur sa chronique pour se lever sur un monde que nous-nous mîmes à sillonner entre les quatre murs de l’appartement de Fatiha.

Fares Thabet
La télé arrive, vidéo, 3’59 min, Juin 2020
© fares thabet

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Mohamed Ben Soltane
La boîte à images, acrylique sur toile, Juin 2020
© mohamed ben soltane

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Omar Aloulou
Pas dans le monde, composition expérimentale, 8,59 min, Août 2020
© omar aloulou