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Marie-Rose Abomo-Maurin

22 mai 2020
La ferme française

En cet été 1976, il avait fait très chaud. Nous étions enfin arrivés chez la tante et l’oncle Tencvin.  Mon mari m’avait toujours vanté les charmes de la vie paysanne chez ses oncles et tantes de l’Aveyron. Il y passait ses vacances, avec ses parents. Nos hôtes, un  vieil homme et son épouse, sans âge et bizarrement vêtus, habitaient dans une vieille maison à l’écart du bourg. Une autre grande bâtisse se dressait non loin de l’habitation principale. J’allais en découvrir l’usage le lendemain, quand on me dit d’attendre du lait pour mon petit déjeuner. Grands Dieux, ce n’est pas ce à quoi on s’attend quand on a étudié la France dans les images ! Quand je pense qu’au début du siècle dernier, l’administration coloniale avait délogé les populations dans mon grand sud du Cameroun  pour les obliger à vivre le long des routes, j’étais sidérée. Mon mari parlait abondamment, voulant tout me montrer à la fois. Mes yeux passaient en revue cet univers irréel pour moi, avec ses bâtiments vétustes, des animaux qui déambulaient en liberté et qui n’avaient pas peur des véhicules.

Fatiguée par le voyage qui avait duré une dizaine d’heures, avec un bébé d’un an, j’avais hâte d’arriver. Nous avions garé dans un coin de la cour. Avant d’ouvrir la portière, je vis le couple de vieux au milieu de leurs poules et canards. Familièrement. D’où je venais, les animaux fuient toujours les humains. Quand ils les approchent, c’est pour leur mise à mort. Les vieux parents demandaient aux bêtes, avec des éclats de rire, de les laisser passer. Ils leur parlaient comme à des êtres humains.  Dès que j’ouvris la portière, une odeur difficile à décrire me frappa les narines et m’étourdit. C’est dans cet état de confusion que je posai le pied sur… des crottes de moutons et fientes de volatile, dont je me rendrais plus tard compte que la cour en était couverte. Il impossible de reculer pour retourner dans la voiture. Je voyais mon fils courir après les bêtes pour les attraper. Quel paradoxe pour une personne qui vient d’un pays dit sous-développé ! C’était le monde à l’envers.  Que je me sentis ridicule ! C’est vrai, une ferme dans mon pays ne signifiait pas ce je voyais ! Le sourire et les mots chaleureux de bienvenue de mes hôtes m’aidèrent à revenir sur terre. La catastrophe ! Je fis quelques pas vers eux. Leur regard me disait que j’étais sans doute la première Black qu’ils voyaient de près. Je m’armai de mon plus beau sourire et pris mon courage à deux pieds. La Camer que je suis cria dans sa tête : today na today !  J’avançai, un peu plus dégagée. Je vivais une scène de première rencontre. Je me dirigeai vers la maison où m’attendaient d’autres surprises de la Ferme française : je devais oublier mon régime alimentaire !