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Michel de Bonviller

8 mai 2020

«la première fois où j’ai fait un pas à l’extérieur».(de mon monde)
l’occasion d’engager une démarche de réflexion intime pour ce qui concerne les auteurs à travers le récit rédaction d’un moment important de leur vie. Enfin, les thèmes de la découverte de l’extérieur, la rencontre avec l’Autre, le dépassement des territoires (personnel, géographique, identitaire…) peuvent s’inscrire au cœur de la création collective et la susciter.

Mes chers petits enfants,
En ce moment je pense à vous. Vous deux, les plus âgés, vous pourrez vous souvenir de

cette période où il vous est interdit d’aller voir vos amis, où tous les rites habituels se trouvent bouleversés, et où vos professeurs apparaissent sur un écran dans votre chambre. Qu’en dites- vous? Voyez-vous cette parenthèse comme un paradis, un enfer, un commencement ou un simple épisode de votre vie ? Moi aussi j’ai eu, à votre âge à peu près, l’expérience d’un événement analogue et je vais vous en parler parce que je pense que vous pourrez en tirer des décisions pour vous-mêmes.

J’ai seize ans à Agadir au Maroc. Ciel de printemps tous les jours. Lycée français sur la colline. Je peux voir la mer et presque la plage depuis la place que j’occupe dans cette classe de première littéraire. Je suis un élève plutôt appliqué, un peu plus jeune que mes camarades. Eux viennent un peu de partout, du Maroc bien sûr, mais aussi d’Italie, de Tunisie, de France… Je regrette de ne pas avoir quelques années de plus car il y a des filles, dont je tombe amoureux, les unes après les autres, mais de beaucoup trop loin! Elles n’en sauront jamais rien, et d’ailleurs je ne suis pas intéressant pour elles. Du coup je travaille. Latin, grec, français, très peu de matières scientifiques. La classe est sympa et on se retrouve chez les unes ou chez les autres pour les anniversaires qui se poursuivent sur la plage… Elles sont toutes belles, et eux sont tous trop beaux et décontractés. Je me sens un cran en dessous. Pas assez libéré. Encore coincé dans une famille nombreuse et traditionnelle. Eux, mes copains traquent depuis leur enfance les scorpions et fument déjà des camel.

Idyllique ? Oui, et non, je voudrais autre chose que ma vie de travailleur scolaire et je ne me sens pas capable de briser le cadre dans lequel je suis enfermé: bon élève, bon fils, bon frère.

29 février 1960 23h17, la terre tremble pendant quelques minutes. Du lycée ne restent que des ruines… certains de mes professeurs et aussi des copains ont disparu sous les décombres. Ces quelques minutes ont suffi pour détruire le cadre ancien. Irruption de la mort dont on se sent si loin à vos âges. Le lendemain matin, au bord de la rue, sous le même soleil de printemps, assis sur une chaise devant notre maison à demi effondrée, j’ouvre mon livre de physique pour l’épreuve du bac qui doit avoir lieu ce même jour. Je ne me suis pas encore rendu compte que mon avenir a été bouleversé.

Je finirai mon année au Lycée de Casablanca, mais entre-temps, deux volontaires, une mère de famille et un appelé du contingent militaire, proposent d’ouvrir l’une un cours de français, l’autre un cours de physique. De l’âge que j’ai aujourd’hui, je vois que là s’est jouée une grande partie de la suite de mon existence. Libéré du carcan de l’école obligatoire, j’ai soudainement compris que je ne vivais pas vraiment ma vie, que je ne faisais que consentir, sans décision personnelle, au désir des autres. Parce que j’étais libre de ne pas en tirer une dissertation, mes yeux se sont ouverts à la poésie. Cette femme, dont j’ignore si elle avait même un métier, m’introduisait, par la gratuité de la lecture, au sens, au plaisir des mots et du rythme. Ce fut une révélation! Sans doute le choc qu’il avait provoqué en moi n’a -t-il que peu de lien avec le texte lui- même car je l’ai longtemps cherché, ce poème qui m’avait ouvert un monde, mais ne l’ai jamais retrouvé.

J’espère que vous, mes petits enfants, à travers cette crise mondiale provoquée par le Covid 19, vivez ce tremblement qui fait naître à sa propre existence. « penser par soi-même », comme dit Hannah Arendt, n’est pas donné d’avance. La conquête de soi requiert qu’on se sépare. Mes chers petits enfants, je vous embrasse. M

Marie Benattar
espace-impasse, planche contact format cinéma, mai 2020
©Marie Benattar