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Ludivine Bantigny

15 mai 2020

La « première fois » que j’aimerais vous confier, c’est celle d’une première maraude, dans une association de solidarité : les Marmoulins de Ménil. Ce mot, « solidarité », importe. « Ici on n’aime pas la charité », m’a dit un jour Yves, assis sur un banc en plein Ménilmontant, le temps d’une pause entre deux cagettes à charger. Entre charité et solidarité, la frontière pourrait pourtant sembler ténue. Elle ne l’est pas. La charité a toujours une forme de surplomb, inégal et hiérarchique. Elle entend le plus souvent que l’ordre social, politique et policier reste en ordre. Rien de tel, de Ménilmontant à Belleville, aux Marmoulins de Ménil ou à la Cantine des Pyrénées ; rien de tel dans les brigades populaires de solidarité. Justice sociale et égale dignité en sont les piliers. L’auto-organisation est une force à double face. Elle permet aux plus vulnérables de tenir bon, sans condescendance humiliante mais plutôt avec tout le contraire : la certitude d’une coopération qui ravive l’entraide populaire. Elle offre aussi d’imaginer un monde différent, débarrassé de la course au profit, du temps rentable et des rapports marchands.

Ma « première fois » aux Marmoulins de Ménil passe d’abord chez BMG rue Sorbier. BMG (pour Belleville-Ménilmontant-Gambetta), c’est un très vieux magasin de cycles, sans doute le plus ancien de Paris. L’air y est libertaire. C’est bien plus qu’une simple boutique : plutôt un lieu de vie, un lieu social dans le quartier. On s’y rassemble, on s’y retrouve. Et puis on y entrepose la nourriture qui va ensuite être livrée à qui en a besoin. Les Marmoulins se sont lancés dans la récupération-distribution de vivres. La nourriture récupérée deux fois par semaine à Rungis, ce sont des fruits et légumes frais, de la viande, des produits bio. Ces invendus, sinon, seraient purement et simplement détruits. Johan, Stéphane, Yves, Rico, Farida, Violaine, Gwenn et toute l’équipe n’en pouvaient plus de ces immenses gaspillages quand tant et tant crèvent de faim. Crever de faim, oui, c’est bien de ça qu’il s’agit. Cette nourriture-là, à base de primeurs, beaucoup n’y auraient jamais accès sans cette solidarité. Les maraudes tournent pour les sans-abris, les réfugiés, les prostituées, les personnes et familles démunies. Des liens se nouent avec les lieux-phares du coin, comme la Cantine des Pyrénées, le restaurant Quartier rouge rue de Bagnolet ; Diamant d’Afrique à Champigny, plus loin. Principe : on ne gâche rien, on ne jette rien. C’est aussi toute une vie de quartier : dans les ateliers culinaires, on cuisine portugais, japonais, malien ou brésilien, on essaie ses meilleures recettes de chou kale, on partage.

C’était donc la première fois que je partais en maraude, de Belleville à Bagnolet. Gwenn et Sihame m’accompagnaient. J’ai croisé des Rroms qui avaient construit de petites cabanes en contrebas de la route, et j’ai envié leur savoir-faire. Je me suis rappelée que je ne sais pas faire grand-chose de mes mains et je me suis dit que nous pourrions mettre nos talents en partage. On m’a offert des sourires incroyables, et la gratitude était réciproque. Il y a bien eu un petit « hic » : un monsieur qui vit dans la rue depuis des années à qui le panier repas ne convenait pas – il voulait du coca. Je cours lui en acheter. Ça n’allait pas : il voulait des canettes et pas de bouteille. Mais on s’est vite réconciliés ! Dans un square, j’ai pu discuter avec une vieille dame venue d’Algérie. Coïncidence : j’étais allée à Tlemcen l’année précédente, sa ville. J’aime ce pays, l’hospitalité de ses habitants, leur générosité. La vieille dame s’appelle Chérifa. D’un sujet à l’autre, on évoque sa belle djellaba bleu-nuit. Elle me regarde, jauge ma taille et me sourit. Nous nous disons au revoir et promettons de nous retrouver la semaine suivante. Vient un nouveau mardi, et une nouvelle maraude avec lui. J’aperçois soudain Chérifa. Elle m’attend pour m’offrir une superbe djellaba bleu-nuit.

Achille Adonon
Les fantômes de la nuit, sculpture (assemblage de rebuts chaussures),
80 x 75 x 10 cm, 2020
© achille adonon