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Elsa Despiney

8 mai 2020


« Si on a peur des autres, on est foutu. Aller vers les autres, si on ne le fait pas un peu, même un peu, de temps en temps, tu comprends, je crois qu’on peut en crever. Les gens, mais les pays aussi en crèvent, tu comprends, tous, si on croit qu’on a pas besoin des autres ou que les autres sont seulement des dangers alors on est foutu.
Aller vers les autres, c’est pas renoncer à soi »
Laurent Mauvignier, Continuer, 2019

Un jour,…Pour raconter des souvenirs on aimerait restituer l’ambiance de cette journée…le temps, la lumière, le lieu, l’atmosphère, le ressenti, le petit détail qui révèle toute la scène, brosser à petites touches pour laisser au lecteur un part d’imagination, ne pas lui donner le récit tout ficelé mais lui offrir les éléments nécessaires au récit… Et pourtant de ce jour-là je ne me souviens que du temps et de la sensation, de ce passage, et du sentiment d’être là où il fallait. Ce jour-là j’ai fait un pas à l’extérieur de mon monde pour trouver le mien…

Je me revois en classe de primaire parler aux copines, leur dire qu’un jour « je serai chirurgien ! » mais pas n’importe quel chirurgien ! « Chirurgien esthétique ! », J’aiderai les gens à se trouver beau, un petit coup de bistouri par ci, un autre par-là, et la vie serait plus facile…Les années passent, la chère adolescence, l’école qui ennuie, les amis, la fête, les chagrins et les joies, les échecs cuisants qui blessent l’amour propre mais construisent plus vite, les rencontres indispensables, la découverte de l’autre, des autres…les certitudes de l’enfance s’effacent pour cette vie d’adulte à laquelle il faut faire face.

Un jour…Le bac en poche, une folle envie d’étudier, une immensité de savoir face à nous…Alors dans la foulée on va voir une conseillère d’orientation disponible, ouverte d’esprit qui nous demande ce qu’on ne veut pas faire et ce que l’on aime. Ce qu’on aime c’est rêver, imaginer, dessiner, peindre, inventer, mais aussi regarder, découvrir ce qui est différent, disséquer, examiner, comprendre comment les choses fonctionnent, regarder faire, écouter… alors elle propose les beaux-arts, … « Ah non non !!!, ça c’est mon jardin,  mon coin pour moi, un exutoire ! » Mais, par contre, apprendre comment se fabrique une œuvre, comment l’artiste fait don de soi, comment on crée ici et là-bas, maintenant et avant…ça doit être passionnant…« Histoire de l’art » ?, oui tiens, pourquoi pas… ce mélange d’art et d’histoire, une belle occasion de comprendre le monde qui nous entoure. Un œil sur le cursus : musicologie, langues étrangères, français, techniques des arts, histoire et histoire de l’art de l’époque moderne et de l’époque contemporain…et chaque année de nouvelle temporalité, de nouvelles géographies artistiques

Un jour d’octobre, me voici devant ce bâtiment d’un étage, blanc avec des bardeaux marrons, entouré de pelouses ressemblant à des prairies, le bruit sourd des balles sur les courts de tennis d’en face. On n’est pas nombreux, une petite trentaine à attendre notre premier cours dans un hall, devant un couloir : c’est de l’art moderne, la renaissance italienne. L’enseignant arrive, un homme sec, d’une cinquantaine d’années en costume cravate. Il nous fait entrer dans une salle toute en longueur, les tables sont disposées côte à côte, libérant le centre pour la place du vidéoprojecteur et sur le fond, un écran blanc. Les consignes étaient claires : lampe de poche obligatoire…Après les présentations d’usage, l’enseignant demande qu’on éteigne la lumière. Et alors, dans l’obscurité, percée par les visages éclairés par les lampes de poche posées sur les tables, est apparu sur l’écran La Naissance de Vénus de Sandro Botticelli, grande, flottante. Et cet homme cravaté, à l’air si austère se met à expliquer la perspective, la profondeur et les couleurs, les symboliques. Et là, dans cette modeste salle, j’ai eu la sensation de voir pour la première fois, voir la table, l’écran, les étudiants, voir les motifs du tableau et en sortant cette sensation extraordinaire de percevoir réellement les choses, leur rapport à l’espace, les sensations et les sentiments.

Ce jour d’automne aux teintes d’été indien, dans une université de province, j’ai fait un pas dans un autre monde que je n’ai plus quitté.

Lilia El Golli
L’Envol, photographie numérique, 2016, Venise
© lilia el golli

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Walid Ardhaoui
Isthmus, peinture à l’huile sur toile, 180 x 140 cm, 2019
© walid ardhaoui