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Imane Djamil

17 Juin 2020
Conversation fictive avec Leyla

Je parle de nous deux, entretien non ordinaire, le motif
De notre rencontre sera au superlatif
D’une verticalité extrême. Also known as peak.
Dans nos langues déliées, insatiables, désaltérées et avides
Se rencontreront aussi les villes, sous l’égide d’Ovide.
Intervalle. C’est le moment de toutes les métamorphoses.
“Raconte moi des histoires”, tu dis. Je m’y mets, air morose.

Sarajevo, son corps est paralysé, criblé de balles
Sarajevo, ses enfants n’y voient que dalle
Son amant trompeur l’ayant éreintée en rafale

Est parti, depuis, en cavale.
Sur un lit d’hôpital, la voilà en aval
Balafrée, esquintée de ses endurances anales
Cynique et soviétique, large est le trou
De son cœur lyrique, de sa rancoeur floue
Rancoeur placide, effacée jusqu’au cou
Sarajevo même grise, aime, aime les gueules de loup
Eternelle aguicheuse sur un lit d’hôpital aux airs andalous

Aime s’afficher nue sur d’intimes formats fous.
You go Slavie ! Bravant tes os même
Tu promènes tes nerfs sciatiques et tes cicatrices, sans chaînes

Sur d’impatients draps blancs, sans gêne
Sur les torses de tes bourreaux, sans haine.
You go Slavie ! Folle, belle et incertaine.

Ma cartographie sera aqueuse et double.
Ma cartographie sera suintante. Pores grand ouverts.
«Esquintée de ses endurances anales ha. On t’a défoncé le cul ? »
« Non jamais »

J’entends ton visage
Murmurer qu’il sait, lui
« Pleurer sans tristesse
Aimer sans amour »

Dis-moi tout.
Ou peut-être est-ce indiscret de ma part?
I would have taken you on ride, if I had a car
Pour entendre ta voix plutôt que tes murmures, toi mentale
Nous serions partis à Ain Diab, je t’aurai prêté des sandales
Pour que tu puisses descendre sur la plage
Nous aurions écrit ensemble. Plaisir du partage
De mon territoire. You’re here in my hometown.
You don’t seem to be familiar with her. Touchdown.
I’ll be your guide. Have you even been here before?
Il y a la mer, les odeurs pestilentielles, liberté
Le chant de la prière, la lumière, fluidité.
Comme tu aimes. Mais pas que. Ici, il faut redéfinir la dignité.
Is it this one turn off that prevents you
From returning a smile too
Or is it a ban, a warning at least
Making you, and your skin feel like a beast.
“Grande prison à ciel ouvert” tu penses.
Mais ne peut-on pas y être autre
Chose qu’un rat qui se vautre
Dans sa merde?
Oublie, toi aussi, les sandales et les présentations soutenues
Je t’emmènerai marcher à Ain Diab pieds nus
A elle oui, je dis des choses, fais des choses
L’amour, entres deux doses
De langues, et de cafés
Hometown jamais assez.
Je lui dis:
Casa, est-ce que tu dors?
Nulle certitude autre que le confort
De te savoir insomniaque jusqu’aux eaux
Et au delà, jusqu’aux abysses
On te sait nocturne et on questionne encore
L’origine de ta maladie
Quand il faudrait se demander si
Ta maladie est maladie
Ou si elle est
Le reflet sur mirage
De la haine de la nuit.
« Sortons voir ta ville.»

Nous marchons, apprenons à nous connaître, puis tu la vois, de loin. Mara, personnage mythique de ce bar de quartier. Je fais un pas en arrière et vous laisse. Toi, tu contemples tes premiers instants dans ma ville. Dans ce bar, vos langues parlent couramment l’appréciation de l’étranger. Ici, elles s’engouffrent pleinement l’une dans l’autre. Ta langue à toi, tentaculaire, est enfoncée dans la sienne, face à l’étroitesse de ses canaux, à contre courant de ses souvenirs. Eventually, she’ll end up throwing up. La langue n’échappe pas à l’emprise de son propre pouvoir, et la décadence de ses mots est familière à Mara: “Me suis encore faite avoir. Comme d’hab.

The return of the Thin White Duke
Making sure white stains

Il ne lui restait à chaque fois de la langue de l’autre que le délice amer d’une chanson cryptée. Punition discipline Pussy spleen. Dans sa chambre, la synesthésie était devenu le seul résultat plausible de maux et mots. Après l’avoir longtemps rejetée, Mara avait finalement trouvé refuge dans la rythmique reposante de la répétition.

Je la recroise un soir dans le même bar sans toi, ma langue dans ma poche. Elle est assise au comptoir, yeux rivés sur son verre à moitié vide, certaine qu’il vaut mieux voir la nuit à travers l’eau trouble. New Killer Star. Elle ne comprend pas tout à fait les paroles mais leur mélancolie lui paraît évidente dans les enjambements et les allers-retours de gammes mineures et majeures d’une grande banalité technique. Peut-être que c’est à ce moment là qu’elle se dit que tout est possible ou du moins qu’elle devra vivre avec sa dévotion aux objets opposés. Je vais la voir.
On ne fait pas dans la conversation ce détour
De parler de toi, Leyla, ou de parler d’amour
Mara dit qu’elle a lu une partie de notre texte
Elle a aimé des choses et d’autres moins.

Rita est accrochée au balcon et se dit que les personnages au loin, chez lesquels le bruit de la crainte se perd dans les grands gestes, elle se dit que vus du balcon , pour ce qu’ils ne sont pas, pour leur géométrie aphone, elle se dit qu’ils sont d’une beauté telle qu’elle pourrait mourir pour. Par contre elle ne se jettera pas, il ne faudrait pas qu’elle les tache de sang tout de suite, et pas de cette manière. Le noir lui réserve d’autres outils de mort, il faudrait qu’il n’y ait pas une once de couleur, pas même celle du sang, dans l’entreprise de la mort, pour que celle-ci soit délectable. Une entreprise, pour de vrai, pas une mort instantanée. Une entreprise de la mort. Une mort de toute une vie.
La foule qui scande fait la constellation. Elle deviendra à ce moment précis esthète.”

“Une entreprise, ça c’est sûr, elle compte travailler encore longtemps cette Rita? CEO of whores. Elle aurait pu se jeter, ça aurait sauvé des vies. Et quelle esthète! Elle peint avec son venin oui!

Here are we, one magical movement
From Kether to Malkuth

There are you drive like a demon
From station to station »

Je ne lui dirai rien sur ton visage
Murmurer qu’il sait, lui
« Pleurer sans tristesse
Aimer sans amour »

Je reste silencieuse et appréhende sa lecture acerbe
Rita, le personnage qu’on a écrit ensemble, paie pour tes erreurs Car s’efforcer de trouver une maladresse de métonymie
Ou un oxymore bien trop obtus
Te sera, à toi seule, Leyla, dû
Mara dira que la grammaire n’est pas correcte
Mais elle insinuera la grammaire de tes gestes
Les maladresses de ta syntaxe tangente
La nonchalance de ta préposition dansante
Et l’élasticité inhérente à ta langue.

Elle sort ses notes et me propose un vieux système de notation. Je suggère des plus et des moins mais sa colère me rattrape et d’un commun accord, nous décidons que toi et moi valons entre 1 et 15.
Sa voix tremble à la lecture de tes vers et je te revois soudainement la filmer cette nuit là
La filmer gauchement
Comme pour cacher ta main droite
La droite qui sait très bien ce qu’elle fait
Mais qui a le séculaire devoir, elle parfois moite
De protéger son impérieuse légèreté.

« Et alors? Tu lui as dit quoi? Désolée meuf de t’embarquer dans toutes mes histoires.»
« Que Rita n’était pas du matin. Aussi qu’elle est romantique et rien de plus, qu’elle laisse le contrôle de ses faits et gestes à sa langue. Elle est romantique, elle s’adonne à la métaphore, et à cette tendance vicieuse qu’elle a de figer deux êtres en plein mouvement dans un mot, faisant l’inévitable déception de celui des deux qui s’y attend le moins. I had to run quick after. »

«Where to ?»
«Je partais tôt le lendemain… To your casual Connect & Cut»
« Un autre ? Raconte »
I did not get my hands dirty that night
I did not do a thing but stay aside
A chaque rencontre son fruit
Do you want a smoothie?
I make those every morning
Incapable du moindre geste, no talking, no moaning
I nod

Il prépare mon sac, nous partons bientôt
And when we’ll get there, il y aura un lac
Vide. Un bout de terre. Pas de baraque.

Même inerte, je plongerai
It will feel cold at first but I’ll warm up to it.
Connecticut. It definitely feels chilly at first
But you get used to it and that’s the worst

Tu m’interromps : «C’est bien ce que je t’avais dit»

Nous arrivons tard, je plongerai le lendemain
There’s a chunk of raw meat and a fire between us

Il le prend dans ses mains, le palpe.
Je le regarde avec minutie le chauffer
It is pretty obvious the pork he’s getting his hands on divides themselves between guests
Je me demande à combien de bouches M l’a-t-il servi?

I did not get my hands dirty that night.
He fed me himself.
Straight outta the bush to my mouth.

Pour ma part, je n’ai jamais aimé cuisiner
I would rather weld
Pourtant, je ne me suis pas salie les mains cette nuit là.
Ni pour le porc, ni pour les tapas
Ai fait honte à tous ceux qui m’ont appelée حدادة
حدادة
Cause they know I serve at fixing broken bones
Try and connect rusty zones
I weld weld and weld
But some things just won’t match

Connect and cut. It definitely feels cold at first
But you warm up to it and that’s the worst.

She gets inside the tent, et avec elle
l’image d’une jambe élancée dans la solitude de la nuit.

Je te raconte mon voyage et tu en ris.
« Je trouve ça amusant qu’on écrive encore des carnets de voyage, cet objet écrit, réécrit, écorché puis suspendu avec soin à la fin de toute aventure. Ce carnet que Instagram, affreux guerrier des temps modernes, a effacé de manière déplorable, pour cause “qu’il est plus efficace de cultiver la mémoire par la précision du pixel”. Protectorat 2.0 : renfort externe à la vulnérabilité de la nature, à l’incapacité des femmes et des hommes à se rappeler des choses. »

“C’est marrant, ce ton que tu prends”

“C’est un peu comme ça qu’on s’est parlées la première fois. »

« Oui, et puis tu m’as demandé si on m’avait défoncé le cul au bout d’une heure… Avant de prendre comme prétexte l’intensité de la rencontre. « I grasped the moment » »

« Et tu as répondu que grasp ne se conjuguait pas au prétérit, qu’il arrive que la grammaire d’un mot soit vaine face à son sens. Tu t’en souviens?»

« Oui ».