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Angèle Paoli

2 mai 2020
Révélation

Oran. Premier voyage en Afrique du Nord. Oran. Première étape de mon unique voyage en Algérie. Un voyage absolu. Le plus beau et le plus impressionnant de tous les voyages. D’Oran, la ville, il me reste peu de souvenirs. Oran reste pourtant gravée dans ma mémoire, marquée du sceau de la première fois. La première fois que je pénétrai dans un hammam. Ce jour-là, le hammam était réservé aux femmes.

J’avais longtemps hésité. Hésité entre désir et appréhension.  Désir de m’aventurer en un lieu inconnu et appréhension d’y être une intruse. Appréhension de m’y sentir en étrangère dont ce n’était pas la place. Mes amies, habituées à s’y rendre une fois par semaine, m’avaient encouragée à les suivre et à laisser là les oripeaux de mes craintes, selon elles, injustifiées. Des craintes d’européenne peu habituée à se frotter à d’autres mœurs, à d’autres us et coutumes, à d’autres regards. De cela aussi, il était grand temps que je me défasse. L’aventure collective se doublait ainsi d’une expérience particulière. Une expérience intime. Personnelle. Celle d’une mise à nu. J’avais peur de ma nudité. Nudité parmi celle des autres femmes, peur de leur regard, peur de la forme que prendraient des gestes inconnus de moi. Mais bien au-delà encore. Peur de mon âme mise à nu, derrière son enveloppe diaphane.

J’avais fini par me laisser convaincre. Par me laisser séduire. Et la peur de moi-même s’était peu à peu apaisée, bercée par des images anciennes, glanées ici et là dans la littérature et dans la peinture. La culture « orientaliste » volait à mon secours plus forte et plus rassurante que les encouragements et les rires moqueurs de mes compagnes.

Elles étaient donc entrées dans ce dédale de salles un peu sombres qui sentaient la chaleur mêlée à une intense humidité. J’avais suivi les autres, un peu raide un peu gauche, n’osant ni poser de question ni poser mon regard. C’était là. Je me déshabillai. Avec lenteur modulant chaque geste comme s’il était le premier d’une longue série inconnue. L’une m’avait tendu un loofah tout neuf, l’autre un savon et un gant de crin. Un flacon de shampoing. Elles avaient déambulé, nues, d’une salle à l’autre, du froid au tiède et du tiède au chaud, dans une atmosphère vanillée de vapeurs et de parfums. Partout des odalisques, allongées dans la tiédeur, les unes à côté des autres, devisant à voix basse, abandonnées à leurs poses nonchalantes, tantôt se massant et se frottant, une épaule un dos des bras, tantôt massant et frottant l’autre avec une énergie qui contrastait avec l’abandon initial.

Elles s’étaient installées sur une banquette de marbre. Un observatoire en léger surplomb. Mon regard glissait sur les corps, embrassant les formes alanguies mêlées en leurs enlacements sages. Des corps de tous âges, la plupart rebondis et gras, quelque peu stéatopyges, peaux très blanches se perdant en plis et replis. Toute cette masse indistincte me renvoyait à ma transparence. Ma minceur diaphane me parut soudain incongrue. Incongrues ma taille fine et mes cuisses menues, mon ventre plat que les grossesses n’avaient pas abîmé, pas encore. Nue j’étais, bel et bien. Et bien davantage que ces odalisques aux seins et ventres généreux qui s’offraient dans leur générosité et leur toute puissance.

Elles s’étaient rapprochées des jets et des femmes d’Oran. Mes compagnes offraient leurs corps aux massages. J’étais loin de pouvoir afficher la même naturelle impudeur. Une femme me tira soudain de ma rêverie. Elle me sembla très vieille. Mais sans doute ne l’était-elle pas autant que je l’imaginais. Contrairement aux autres baigneuses, elle était très maigre. Elle s’approcha de moi et je ne vis plus que sa peau flétrie, couvertes de tatouages. Elle m’ôta des mains le loofah et me roulant d’un bord à l’autre, ventre et dos, entreprit de me masser. Elle m’aspergea d’eau tiède, m’enduit le corps d’un baume au parfum de patchouli puis gratta, me dépeça, basculant mon corps fétu d’un côté puis de l’autre, infatigable. Je ne bronchai pas, la laissant faire, livrée à une énergie que sa maigreur ne laissait pas supposer. Elle me dévisageait, hochait la tête, regrettant sans doute que je manque à ce point de chair. Elle souriait tout en me malaxant de toutes parts. Ses yeux pétillants de malice cherchaient les miens. Progressivement, je me détendis. Je lui rendis son sourire. Et m’abandonnai tout à fait. Satisfaite, elle redoubla d’audace et de vigueur, roulant son corps noueux sur le mien afin, me fit-elle comprendre, d’obtenir une efficacité plus grande encore. Cela dura, dura un temps infini. Mais j’aurais voulu que ce temps-là ne prît jamais fin. Pourtant vint le moment du reflux et du répit. Du repos. Elle me laissa reprendre mes esprits. J’ouvris les yeux. Les femmes nues étaient toujours là, mais non pas mes compagnes. Elle me prit par la main et m’emmena de force vers des jets d’eau chaude puissants. Elle m’abandonna là puis revint nue et trottinant, portant un plateau de cuivre. Elle me tendit un verre de thé à la menthe et m’offrit de succulentes pâtisseries. Désignant du menton les belles odalisques dont j’admirais l’embonpoint, elle me fit comprendre que j’avais beaucoup de chemin à faire avant d’atteindre leurs formes avantageuses.

Mes compagnes m’attendaient dans le hall d’entrée. Elles virent à mon air somnambule que j’avais été bien étrillée. J’étais fourbue, en effet, mais ravie. Ravie de cette matinée passée dans un espace clos, réservé tout entier à la compagnie des femmes. Des femmes dont les corps si différents du mien m’avaient été une découverte. Un émerveillement.  Une révélation. Je sus ce jour-là que mon regard sur le corps féminin était irrémédiablement changé. Que jamais plus je ne prendrais la minceur comme un critère de valeur absolue.  Ni ne me moquerais des rondeurs superflues. À partir de ce jour-là, je considérai la taille de guêpe – et le poids plume qui l’accompagne – comme une tyrannie dangereuse à laquelle les européennes se soumettent, non sans souffrance. Il existait ailleurs d’autres manières de considérer le corps féminin. D’autres manières de poser sur lui son regard, sans crainte du regard d’autrui. Des manières bienveillantes de l’accepter, de le choyer et de l’aimer.

Ghizlane Sahli
Histoire de Tripe 027 | 2018, broderie soie sur plastique 150 x 120 cm
© ghizlane sahli

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Maïa Aboualiten
Orange morning, photographie argentique, Haïfa 2019
© maïa aboualiten