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Feryel Saimanouli

1 juin 2020
Au-delà du grand portail jaune

L. s’arrêta au milieu du jardin, se déchargea doucement de sa valise en cuir et respira à pleins poumons l’odeur des roses, des jasmins, du thym et de la menthe qui s’entremêlaient. Ce parfum lui manquerait. Un petit sourire aux lèvres, elle regarda autour d’elle. Le grand bâtiment d’un blanc immaculé, les hauts murs, les bancs peints en vert et installés face au soleil, tout cela c’était fini. Elle se sentit presque triste tout à coup. Elle avait été chez elle ici pendant cinq années. Cinq années de repos. Cinq années de surveillance, de médicaments, de portes fermées et savamment gardées. Elle ferma les yeux, tout à ses souvenirs.

Au bout d’un certain temps, elle avait appris à ne plus se débattre. Cela ne valait pas le prix qu’il avait fallu payer à chaque fois : les membres solidement attachés aux barreaux du lit, l’isolement, l’obscurité. L. frissonna malgré la chaleur des rayons du soleil qu’elle sentait sur son visage.

Au fil des semaines, puis des mois, elle avait appris à se dominer, à afficher un sourire calme et soumis.

Peu à peu, elle avait commencé à parler, à raconter l’histoire de sa vie aux médecins qui l’observaient d’un air qui se voulait bienveillant mais qui lui avait toujours semblé, à elle, circonspect, soupçonneux. Une sorte de jeu s’était installé entre elle et les médecins. Elle racontait, ils écoutaient, prenaient des notes, hochaient la tête d’un air compréhensif, mais ils ne pouvaient empêcher une certaine défiance d’assombrir leurs regards. C’est ainsi qu’elle comprit qu’ils ne savaient jamais s’ils pouvaient la croire, lui faire confiance, qu’ils se demandaient presque continuellement si elle se moquait d’eux.

Elle leur raconta tout. Pendant que son esprit replongeait dans la violence de ces instants, elle leur parla des voix. Les voix qui lui murmuraient des choses, lui donnant des ordres, parfois. Elle leur parla de la machette qu’elle avait trouvée dans la cave et qu’elle avait décidé de garder, de cacher. Elle leur parla du sang qui éclaboussait les murs. Elle avait l’impression de revoir les images par saccades, mais les sensations, elles, étaient toujours là. Elle sentait encore le sang poisseux lui maculer le visage, son odeur métallique lui embrouiller les sens.

Elle dut apprendre à donner à sa voix un timbre plus doux, une sonorité plus mélodieuse.

Elle avait eu un emploi du temps très chargé ces cinq dernières années. On aurait dit que les médecins se bousculaient pour l’examiner, l’observer. Elle avait passé de longues heures allongée sur un canapé ou assise sur une chaise à évoquer des souvenirs heureux, à parler de remords, de regrets.

Son regard fixe, chargé d’ironie, devint bientôt hanté.

Jour après jour, elle dut faire l’effort de se souvenir de tout, tout ce qu’il lui était arrivé, tout ce qu’elle avait fait. Parfois, les médecins lui demandaient d’écrire son histoire ou de la dessiner.

Son port rigide devint moins fier, sa tête se courba, ses épaules s’arrondirent.

On lui donna comme instruction de s’occuper des plantes du jardin. Rien de plus sain que de plonger ses mains dans la terre, d’arroser des fleurs, de planter des graines. Elle passa plusieurs heures par jour à prendre soin des roses et des jasmins, à arracher les mauvaises herbes, la nuque brûlée par le soleil. Parfois, elle se reposait sur l’un des bancs du jardin, les narines pleines de l’odeur de la terre, du thym et de la menthe.

Ses yeux évitaient ceux de ses interlocuteurs désormais, mais son regard devint inoffensif, presque tranquille.

L. revint à l’instant présent et ouvrit les yeux. Le grand portail jaune au-delà duquel se trouvait l’autre monde, le monde extérieur, emplissait tout l’espace à présent. L. empoigna à nouveau sa valise et se dirigea à grands pas gracieux vers ce monde qu’elle avait failli oublier.

Elle franchit la porte et se retrouva sur un chemin en ligne droite. Le ciel semblait immense tout à coup.

Pour la première fois depuis longtemps, un large sourire se dessina sur ses lèvres, un sourire sincère, qui ne tremblait pas. Elle redressa la tête et se mit en route vers sa destination.

Les voix, qui s’étaient tues l’espace de quelques instants, le temps qu’elle se remémore ces cinq dernières années, se réveillaient, braillaient, exigeaient à nouveau. Son monde à elle était toujours là, solide, rassurant.

L. hocha la tête, acquiesçant en silence à ce tapage assourdissant.

Dominik
Attachée aux barreaux, charbon, craie et pastel sec sur papier,
114 x 75 cm, juin 2020
© dominik

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Valeria Meneghelli

28 mai 2020
L’Arrivée

Quand je suis arrivée, je n’avais pas d’attentes.
Légèreté de l’adolescence, pourrait-on l’appeler.
La trouver pourtant, cette légèreté, dans la chaleur suffocante d’un été (plus tard, d’autres ont suivi…)
A pourchasser les pastèques entravées par les filets des Isuzu qui avançaient lentement sur la route poussiéreuse.

Quand je suis arrivée, je n’avais pas de préjugés.
Naïveté de la jeunesse, pourrait-on l’appeler.
Découvrir la joie du nouveau, sans vraiment le savoir.
En dévalant la pente raide vers les maisons, en bas de la colline, jusqu’à la plage.
La cuisine pleine de voix de femmes (parfois d’hommes aussi). Une odeur de famille qui se glisse dans les recoins des pièces.

Quand je suis arrivée, je ne connaissais pas la langue.
Ignorance, pourrait-on simplement l’appeler.
Apprendre une langue alors, pour ensuite l’oublier.
Et puis en apprendre une autre (parce que la première n’était pas la bonne).
Parfois en savourant, parfois en haïssant ce mutisme qui t’oblige à écouter.

Quand je suis arrivée, je n’avais pas un amour.
Et ça, comment pourrait-on l’appeler ?
Peut-être il suffit juste de l’appeler. Et puis c’est tout. Hé ! T’es là ?
Et il a répondu.
Le trône de la mariée est vide, mais la porte est ouverte.
Un pas dans un pays qui n’est pas le tien.
Chez soi. (Pour combien de temps ?)

Arrivo

Quando sono arrivata non avevo attese
Forse la chiamerebbero leggerezza dell’adolescenza
E invece trovarla, quella leggerezza, nell’afa soffocante di un’estate (cui ne sono seguite altre, più tardi…)
A inseguire i cocomeri imbrigliati nelle reti delle Isuzu che avanzano lente sulla strada impolverata

Quando sono arrivata non avevo pregiudizi
Forse la chiamerebbero ingenuità della giovinezza
Sperimentare la gioia del nuovo senza saperlo
Percorrendo la discesa ripida verso le case giù, in basso alla collina, fino alla spiaggia
E la cucina piena di voci di donna (talvolta anche di uomini). Un odore di famiglia che si insinua negli angoli delle stanze

Quando sono arrivata non conoscevo la lingua
Forse la chiamerebbero semplicemente ignoranza
Allora imparare una lingua, per poi dimenticarla
E poi impararne un’altra (perché la prima non era quella giusta)
Talvolta assaporando, talvolta detestando il mutismo che ti costringe ad ascoltare

Quando sono arrivata non avevo un amore
Forse la chiamerebbero… come la chiamerebbero….
Forse lo chiamano e basta. Ehi! Ci sei?
E lui ha risposto.
Il trono della sposa è vuoto, ma la porta è aperta.
Un passo in un paese non tuo.
Casa. (Per quanto tempo?)

Traduction de l’italien :
Sonia Bouzouita et Valeria Meneghelli

Marianne Catzaras
Série Traversées, photographie, 2019
© marianne catzaras

Alessandra Guttagliere
Lentamente dissetarsi (Doucement étancher la soif), enregistrements de 2014 (Tunis, voix et prières) et 2018 (Taranto, synth), Mai 2020
© Alessandra Guttagliere

Dominik
quand je suis arrivée…, peinture acrylique et craie grasse sur toile,
120 x 80 cm, juin 2020
© dominik