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Cécile Oumhani

15 mai 2020
Une histoire de sommeil et d’oiseaux

Lorsque j’ai commencé à apprendre la langue arabe, rien qu’écrire les lettres de l’alphabet, puis ces mots tout simples qu’on enseigne aux écoliers dans un cahier, tout cela ressemblait tellement au début d’un voyage. J’avais l’impression de dessiner des feuillages, des ailes d’oiseaux et des nuages. Essaimés sur la page, ils y prenaient leur envol, se posaient à leur guise, selon les contours des contrées qu’ils me dévoilaient.  Chaque trait, chaque courbe que je traçais était un pas posé à l’intérieur d’un monde que je découvrais petit à petit et où j’avais véritablement l’impression d’être une voyageuse en chemin.  « Que ton sommeil soit paisible comme des oiseaux en vol ! Qu’il soit celui des oiseaux chanteurs ! » Je n’ai jamais oublié cette phrase, une des premières que j’ai apprises. Ma traduction est approximative et elle ne peut pas rendre compte de mon ravissement à l’entendre. Ainsi on souhaitait bonne nuit en pensant tout à la fois à la tranquillité des oiseaux coutumiers des hauteurs du ciel et aux accents mélodieux qui viendraient peut-être enchanter nos rêves, grâce aux virtuoses cousins des rossignols. Les images étaient si belles que je n’ai eu guère de mal à retenir cette élégante formule de vœux pour la nuit.  Peu de temps après, je partais en Tunisie rencontrer ma belle-famille.  La grand-mère de mon mari était une femme imposante et digne, qui m’impressionna beaucoup. Quoi de plus naturel que d’utiliser cette jolie phrase en prenant congé le premier soir ! Qu’à cela ne tienne ! Je l’avais suffisamment pratiquée pour ne pas trébucher sur l’une ou l’autre syllabe. J’étais si fière de moi. Pourtant à ma stupéfaction, la grand-mère me dévisagea quelques instants avec perplexité, entre étonnement et incompréhension.  Déçue, je m’apercevais que cette phrase en arabe littéraire était désuète et hors de propos. La route était longue et j’allais devoir apprendre encore une autre langue, cet arabe tunisien, aux proverbes, aux expressions si imagées qu’il m’arrive aujourd’hui de les employer, parce qu’elles me semblent parfois mieux adaptées qu’aucune autre à une situation donnée du quotidien, au beau milieu d’une conversation en français.  Et qu’elle m’emmène même en Chine, cette route dont je voudrais qu’elle reste une suite de premières fois et de premiers pas à travers les incessants bruissements d’un monde toujours à découvrir ! Chaque jour sur lequel nous ouvrons les yeux est un nouveau voyage vers l’extérieur, pour peu que nous n’oubliions pas comment l’accueillir.

Alessandra Guttagliere
photographie sans nom, Mai 2020
© alessandra guttagliere