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Alessandra Guttagliere

30 Mai 2020
Petit poème

Alors dit la rose:
Avril de cette année n’est pas arrivé, en mai,
il est trop tard pour se rétracter
le doigt du cœur sort de la terre.

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Valeria Meneghelli

28 mai 2020
L’Arrivée

Quand je suis arrivée, je n’avais pas d’attentes.
Légèreté de l’adolescence, pourrait-on l’appeler.
La trouver pourtant, cette légèreté, dans la chaleur suffocante d’un été (plus tard, d’autres ont suivi…)
A pourchasser les pastèques entravées par les filets des Isuzu qui avançaient lentement sur la route poussiéreuse.

Quand je suis arrivée, je n’avais pas de préjugés.
Naïveté de la jeunesse, pourrait-on l’appeler.
Découvrir la joie du nouveau, sans vraiment le savoir.
En dévalant la pente raide vers les maisons, en bas de la colline, jusqu’à la plage.
La cuisine pleine de voix de femmes (parfois d’hommes aussi). Une odeur de famille qui se glisse dans les recoins des pièces.

Quand je suis arrivée, je ne connaissais pas la langue.
Ignorance, pourrait-on simplement l’appeler.
Apprendre une langue alors, pour ensuite l’oublier.
Et puis en apprendre une autre (parce que la première n’était pas la bonne).
Parfois en savourant, parfois en haïssant ce mutisme qui t’oblige à écouter.

Quand je suis arrivée, je n’avais pas un amour.
Et ça, comment pourrait-on l’appeler ?
Peut-être il suffit juste de l’appeler. Et puis c’est tout. Hé ! T’es là ?
Et il a répondu.
Le trône de la mariée est vide, mais la porte est ouverte.
Un pas dans un pays qui n’est pas le tien.
Chez soi. (Pour combien de temps ?)

Arrivo

Quando sono arrivata non avevo attese
Forse la chiamerebbero leggerezza dell’adolescenza
E invece trovarla, quella leggerezza, nell’afa soffocante di un’estate (cui ne sono seguite altre, più tardi…)
A inseguire i cocomeri imbrigliati nelle reti delle Isuzu che avanzano lente sulla strada impolverata

Quando sono arrivata non avevo pregiudizi
Forse la chiamerebbero ingenuità della giovinezza
Sperimentare la gioia del nuovo senza saperlo
Percorrendo la discesa ripida verso le case giù, in basso alla collina, fino alla spiaggia
E la cucina piena di voci di donna (talvolta anche di uomini). Un odore di famiglia che si insinua negli angoli delle stanze

Quando sono arrivata non conoscevo la lingua
Forse la chiamerebbero semplicemente ignoranza
Allora imparare una lingua, per poi dimenticarla
E poi impararne un’altra (perché la prima non era quella giusta)
Talvolta assaporando, talvolta detestando il mutismo che ti costringe ad ascoltare

Quando sono arrivata non avevo un amore
Forse la chiamerebbero… come la chiamerebbero….
Forse lo chiamano e basta. Ehi! Ci sei?
E lui ha risposto.
Il trono della sposa è vuoto, ma la porta è aperta.
Un passo in un paese non tuo.
Casa. (Per quanto tempo?)

Traduction de l’italien :
Sonia Bouzouita et Valeria Meneghelli

Marianne Catzaras
Série Traversées, photographie, 2019
© marianne catzaras

Alessandra Guttagliere
Lentamente dissetarsi (Doucement étancher la soif), enregistrements de 2014 (Tunis, voix et prières) et 2018 (Taranto, synth), Mai 2020
© Alessandra Guttagliere

Dominik
quand je suis arrivée…, peinture acrylique et craie grasse sur toile,
120 x 80 cm, juin 2020
© dominik

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Edia Lesage

29 mai 2020
« Bien loin dans la Haute Mer de l’Eternité
Veille ton Royaume Insulaire »
Stephan G. Stefansson

C’était du temps de mon adolescence, quand Michel Deuré était correspondant du journal « Le Monde » en Tunisie. Me voilà devant une double page consacrée à l’Archipel des îles Kerkennah. Outre le voyage, dans le temps et dans l’espace, l’auteur avait une possibilité d’évocation si forte qu’en lisant l’article, on s’y croyait, dans cet hôtel Farhat, où l’on entrait dans un calme sépulcral, entouré d’ écrivains venant y trouver refuge, d’habitués, d’intellectuels venant y chercher la Paix, devant une mer turquoise et aux couleurs changeantes.

On entendait le silence, on comprenait la singularité de cet archipel minuscule, ressemblant à des îles à la campagne, posées sur un lac, à deux heures de Sfax, appartenant à la Tunisie mais certainement « ailleurs ».

Le temps passa. Quelques années plus tard, j’avais vingt ans .Michel Deuré était parti. «Verba volant, scripta manent » .J’entrais alors dans son article comme on entre dans un chez soi que l’on a toujours cherché, inconnu mais étrangement familier. Tout y était, à sa place : la mer n’avait changé ni d’aspect, ni d’emplacement. Le calme y régnait, les livres et les stylos étaient sur les tables dans une atmosphère de calme et de sérénité.

Le temps passa encore et c’est ainsi que quinze années plus tard, je suis retournée à Kerkennah avec deux jeunes enfants, les miens, en me glissant quasiment par effraction dans la voiture d’un ami, architecte, homme au grand cœur, mutique et kerkennien. Il quittait aux aurores son domicile pour l’archipel. Nous étions au rendez-vous.

Il me laissa devant le Grand Hôtel et alla rejoindre sa famille. J’étais au bout du monde, seule, avec mes enfants nos livres, leurs dessins à venir. Le soir, au moment de se mettre à table, après avoir contemplé le spectacle du coucher de soleil, ces minuscules petits êtres de quatre et cinq ans, furent terrifiés par le « tchich », potage dont dépassaient des tentacules de poulpes. Je me suis entendue répondre : « Il n’y a que ça ». Le premier goût qu’ils eurent de cet endroit singulier les marqua à jamais : Ils sont entrés dans la cuisine kerkennienne contraints et ils furent conquis .Jusqu’à présent, l’évocation de la gastronomie particulière de ces îles nous y ramène.

Je les revoie encore, à marée basse, enterrer poissons, bernard- l’hermite, crevettes et autres créatures marines surprises par la raréfaction de l’eau. Un petit cimetière, avec les noms des disparus, avait pris forme.

Une autre fois, plus tard encore ils étaient plus grands déjà, ils avaient leur emploi du temps d’enfants du pays, partageaient les barques et les menus des pêcheurs avec une facilité déconcertante, mon fils dessinait toujours et ma fille prenait déjà des photographies qu’elle montrait «à la supérette de l’archipel », j’ai évoqué l’idée de me faire mettre en terre à Ouled Kacem, face à la mer, dans le silence.

« Je t’y construirai une pyramide », m’avait alors promis mon fils.
Et de quoi partir dans « l’eau-delà », si j’ose dire, avec des dessins, des photographies et de la musique.
C’est alors que j’ai pris conscience de ce que je leur avais transmis : la possibilité, qui n’est pas donnée à tout le monde, d’aimer un endroit où il faut tout simplement savoir se laisser vivre.

Alessandra Guttagliere
la scoperta del grande albero di fico (La découverte du grand figuier) enregistré en 2018 en voyageant en Pouilles, Mai 2020
© alessandra guttagliere

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Alessandra Guttagliere
Ay infancia!, pris à Cadiz, 2018
© alessandra guttagliere

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Sabri Benalycherif
Série Les possibilités d’un île, Photographie, Kerkennah, 2017
© sabri benalycherif

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Yoann Cimier
Série « Monolithes« , Kerkennah, 2014.
© Yoann CIMIER / Adagp Paris

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Cécile Oumhani

15 mai 2020
Une histoire de sommeil et d’oiseaux

Lorsque j’ai commencé à apprendre la langue arabe, rien qu’écrire les lettres de l’alphabet, puis ces mots tout simples qu’on enseigne aux écoliers dans un cahier, tout cela ressemblait tellement au début d’un voyage. J’avais l’impression de dessiner des feuillages, des ailes d’oiseaux et des nuages. Essaimés sur la page, ils y prenaient leur envol, se posaient à leur guise, selon les contours des contrées qu’ils me dévoilaient.  Chaque trait, chaque courbe que je traçais était un pas posé à l’intérieur d’un monde que je découvrais petit à petit et où j’avais véritablement l’impression d’être une voyageuse en chemin.  « Que ton sommeil soit paisible comme des oiseaux en vol ! Qu’il soit celui des oiseaux chanteurs ! » Je n’ai jamais oublié cette phrase, une des premières que j’ai apprises. Ma traduction est approximative et elle ne peut pas rendre compte de mon ravissement à l’entendre. Ainsi on souhaitait bonne nuit en pensant tout à la fois à la tranquillité des oiseaux coutumiers des hauteurs du ciel et aux accents mélodieux qui viendraient peut-être enchanter nos rêves, grâce aux virtuoses cousins des rossignols. Les images étaient si belles que je n’ai eu guère de mal à retenir cette élégante formule de vœux pour la nuit.  Peu de temps après, je partais en Tunisie rencontrer ma belle-famille.  La grand-mère de mon mari était une femme imposante et digne, qui m’impressionna beaucoup. Quoi de plus naturel que d’utiliser cette jolie phrase en prenant congé le premier soir ! Qu’à cela ne tienne ! Je l’avais suffisamment pratiquée pour ne pas trébucher sur l’une ou l’autre syllabe. J’étais si fière de moi. Pourtant à ma stupéfaction, la grand-mère me dévisagea quelques instants avec perplexité, entre étonnement et incompréhension.  Déçue, je m’apercevais que cette phrase en arabe littéraire était désuète et hors de propos. La route était longue et j’allais devoir apprendre encore une autre langue, cet arabe tunisien, aux proverbes, aux expressions si imagées qu’il m’arrive aujourd’hui de les employer, parce qu’elles me semblent parfois mieux adaptées qu’aucune autre à une situation donnée du quotidien, au beau milieu d’une conversation en français.  Et qu’elle m’emmène même en Chine, cette route dont je voudrais qu’elle reste une suite de premières fois et de premiers pas à travers les incessants bruissements d’un monde toujours à découvrir ! Chaque jour sur lequel nous ouvrons les yeux est un nouveau voyage vers l’extérieur, pour peu que nous n’oubliions pas comment l’accueillir.

Alessandra Guttagliere
photographie sans nom, Mai 2020
© alessandra guttagliere