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Yamen Manai

16 mai 2020

Je me rappelle encore de ce jour, avec beaucoup de tendresse pour l’enfant que j’étais. Un souvenir ancien et pourtant clair et cristallin comme de l’eau de roche. C’était le début des années 80. A peine quatre ans, pas plus haut que trois pommes, et je voulais déjà partir, prendre le large.

A l’époque, si on plaçait sur le toit de sa maison l’antenne comme il se doit, et qu’on augmentait sa capacité de réception à l’aide d’une couscoussière, on pouvait capter la RAI UNO, la chaîne principale italienne, sur le poste de télé. C’était là une fenêtre inédite sur le monde qui s’ouvrait, qui permettait de voir ce qui se passait de l’autre côté de la méditerranée. Là où les adultes étaient fascinées par les présentatrices italiennes qui exhibaient leurs jambes dans les émissions de variétés, moi je n’avais d’yeux que pour Rémi, le héros d’un dessin animé qui reprenait le roman Sans famille de Hector Malot. J’attendais ses épisodes avec impatience, bravant l’interdiction de m’approcher de la télé. Et même si je ne comprenais pas la langue, j’avais compris l’histoire. J’avais compris que Rémi était un enfant adopté, qu’il souffrait de la brutalité de Barberin, ce père adoptif qui ne l’a jamais aimé, et qui a fini par le vendre à Vitalis, saltimbanque formidable de bienveillance et d’originalité. Comme Rémi, j’avais envie de caresser ce sentiment de liberté, de tailler la route, de voyager sans destination précise, dans un cirque ambulant avec chiens et singe. J’avais envie de chanter et jouer de la harpe, de vivre au jour le jour, et tant pis pour le manque de sous. Grâce à Rémi, je crois avoir compris très tôt que l’argent ne faisait pas le bonheur, ni la valeur des liens qu’on noue et qu’on tisse avec les autres.

Mon père, bien qu’adulte, ne semblait pas avoir compris cela. Si je m’identifiais à Rémi, c’est que j’avais l’impression que ce père n’était pas le mien, qu’il m’avait adopté. Cet homme que j’ai connu sur le tard, un peu trop tard, nous avait quitté quand j’étais bébé. Il était parti à l’étranger ramasser les sous qu’il aurait pu ramasser à côté. Il est revenu bien après mes premiers pas, bien après mes premiers mots. Mon premier souvenir de lui, c’était cette nuit – parce qu’il était rentré de nuit- où je l’ai aperçu dans la pénombre. Je n’étais pas rassuré par cette silhouette moustachue qui se profilait, ni par ce visage émacié qui se devinait dans le noir, encore moins par cette mâchoire crispée qui ne se détendait jamais. En me tendant la main, Dark Vador avant l’heure, il m’avait lancé : Je suis ton père ! Et comme Skywalker, j’avais peur, j’avais envie de filer, de prendre la route des étoiles. Pour moi, c’était un parfait étranger à qui je devais céder ma couronne et ma joie d’enfant. Parce qu’il est le genre d’homme qui se targue d’élever ses enfants à la dure, de les mettre, sans pitié, sur le droit chemin. Cela ne faisait pas un jour qu’il était là que je recevais déjà la première claque d’une respectable série.

Du coup, quand je regardais Rémi, j’étais littéralement scotché. Je vibrais à chacune de ses aventures, je m’envolais avec lui, loin des claques du paternel et de ses grands yeux noirs menaçants. Si seulement il était le seul, si seulement il était le pire ! Qu’ils sont nombreux ces adultes qui exercent leur force sur des enfants, se laissant parfois penser que c’est pour leur bien. Encore récemment, ma mère, institutrice, entendait des parents d’élèves l’exhorter à scalper leur progéniture, à la dépecer s’il le faut, pour qu’elle se tienne tranquille en classe.

J’avais quatre ans quand j’ai pris cette décision. Après une nouvelle réprimande de sa part, déterminé, j’ai tassé mes quelques affaires dans un sac et j’ai déclaré que j’allais partir, que j’allais changer de monde. Il a pointé du doigt le chemin de la porte. Vas-y ! avec dédain. J’ai fait quelques pas dehors, puis, je me suis arrêté un moment. Vitalis n’était pas là. Pas de carriole, pas de cirque, pas de chiens ni

de singe. J’étais absolument seul et je me sentais petit. L’aventure était encore trop grande pour mes épaules. Alors, la mort dans l’âme, sous les yeux moqueurs, j’ai rebroussé chemin.

Cervantes disait Garde toujours dans ta main la main de l’enfant que tu as été. A 18 ans, cet enfant m’a pris par la main, a réouvert la porte et m’a mis sur la route de la grande aventure. Jusqu’à aujourd’hui, je m’efforce de ne pas l’oublier, de garder sa main dans la mienne.

Najah Zarbout
détail de Over the clouds, 80/60cm, découpage, 2020.
© najah zarbout

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Achille Adonon
Le téléviseur, sculpture (assemblage de chaussures), 42x35x18 cm, 2020
© achille adonon

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Marie Inès Van Goor
Extraction, dessin techniques mixtes, Mai 2020
© MIG

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Ludivine Bantigny

15 mai 2020

La « première fois » que j’aimerais vous confier, c’est celle d’une première maraude, dans une association de solidarité : les Marmoulins de Ménil. Ce mot, « solidarité », importe. « Ici on n’aime pas la charité », m’a dit un jour Yves, assis sur un banc en plein Ménilmontant, le temps d’une pause entre deux cagettes à charger. Entre charité et solidarité, la frontière pourrait pourtant sembler ténue. Elle ne l’est pas. La charité a toujours une forme de surplomb, inégal et hiérarchique. Elle entend le plus souvent que l’ordre social, politique et policier reste en ordre. Rien de tel, de Ménilmontant à Belleville, aux Marmoulins de Ménil ou à la Cantine des Pyrénées ; rien de tel dans les brigades populaires de solidarité. Justice sociale et égale dignité en sont les piliers. L’auto-organisation est une force à double face. Elle permet aux plus vulnérables de tenir bon, sans condescendance humiliante mais plutôt avec tout le contraire : la certitude d’une coopération qui ravive l’entraide populaire. Elle offre aussi d’imaginer un monde différent, débarrassé de la course au profit, du temps rentable et des rapports marchands.

Ma « première fois » aux Marmoulins de Ménil passe d’abord chez BMG rue Sorbier. BMG (pour Belleville-Ménilmontant-Gambetta), c’est un très vieux magasin de cycles, sans doute le plus ancien de Paris. L’air y est libertaire. C’est bien plus qu’une simple boutique : plutôt un lieu de vie, un lieu social dans le quartier. On s’y rassemble, on s’y retrouve. Et puis on y entrepose la nourriture qui va ensuite être livrée à qui en a besoin. Les Marmoulins se sont lancés dans la récupération-distribution de vivres. La nourriture récupérée deux fois par semaine à Rungis, ce sont des fruits et légumes frais, de la viande, des produits bio. Ces invendus, sinon, seraient purement et simplement détruits. Johan, Stéphane, Yves, Rico, Farida, Violaine, Gwenn et toute l’équipe n’en pouvaient plus de ces immenses gaspillages quand tant et tant crèvent de faim. Crever de faim, oui, c’est bien de ça qu’il s’agit. Cette nourriture-là, à base de primeurs, beaucoup n’y auraient jamais accès sans cette solidarité. Les maraudes tournent pour les sans-abris, les réfugiés, les prostituées, les personnes et familles démunies. Des liens se nouent avec les lieux-phares du coin, comme la Cantine des Pyrénées, le restaurant Quartier rouge rue de Bagnolet ; Diamant d’Afrique à Champigny, plus loin. Principe : on ne gâche rien, on ne jette rien. C’est aussi toute une vie de quartier : dans les ateliers culinaires, on cuisine portugais, japonais, malien ou brésilien, on essaie ses meilleures recettes de chou kale, on partage.

C’était donc la première fois que je partais en maraude, de Belleville à Bagnolet. Gwenn et Sihame m’accompagnaient. J’ai croisé des Rroms qui avaient construit de petites cabanes en contrebas de la route, et j’ai envié leur savoir-faire. Je me suis rappelée que je ne sais pas faire grand-chose de mes mains et je me suis dit que nous pourrions mettre nos talents en partage. On m’a offert des sourires incroyables, et la gratitude était réciproque. Il y a bien eu un petit « hic » : un monsieur qui vit dans la rue depuis des années à qui le panier repas ne convenait pas – il voulait du coca. Je cours lui en acheter. Ça n’allait pas : il voulait des canettes et pas de bouteille. Mais on s’est vite réconciliés ! Dans un square, j’ai pu discuter avec une vieille dame venue d’Algérie. Coïncidence : j’étais allée à Tlemcen l’année précédente, sa ville. J’aime ce pays, l’hospitalité de ses habitants, leur générosité. La vieille dame s’appelle Chérifa. D’un sujet à l’autre, on évoque sa belle djellaba bleu-nuit. Elle me regarde, jauge ma taille et me sourit. Nous nous disons au revoir et promettons de nous retrouver la semaine suivante. Vient un nouveau mardi, et une nouvelle maraude avec lui. J’aperçois soudain Chérifa. Elle m’attend pour m’offrir une superbe djellaba bleu-nuit.

Achille Adonon
Les fantômes de la nuit, sculpture (assemblage de rebuts chaussures),
80 x 75 x 10 cm, 2020
© achille adonon

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Alya Hamza

14 mai 2020

Me voilà à quatre pattes, moitié peinant, moitié rampant, pestant contre la curiosité qui m’avait amenée là. Dieu sait pourtant que je n’appartenais pas à cet univers. Croyante, bien sûr, j’avais la foi du charbonnier, et pratiquait une religion qui s’apparentait davantage à une morale et une tradition qu’à un culte orthodoxe et rigoureux. Aussi, me retrouver dans la grotte de Sidi Belhassen, la Maghara où le miracle divin permit au saint et à ses quarante compagnons de survivre à la réclusion en multipliant les pains, ne faisait guère partie de mon mode de vie habituel. Jusques là, la fréquentation des marabouts relevait pour moi davantage de l’intérêt architectural et patrimonial que mystique. D’où l’insolite de la situation. Et ce d’autant plus que cette visite n’était pas offerte au commun des mortels, mais relevait d’une faveur insigne que je ne pensais pas mériter.

Un évènement douloureux, une période de fragilité psychologique, un mal être peut-être, avaient incité des amis affectueux à organiser cette visite pour moi. Je les avais suivis, à mi-chemin entre espoir et scepticisme.  

J’ai donc parcouru le boyau, franchi des marches taillées pour des géants, et débouché, ahanant et poussiéreuse dans la grotte sacrée. On m’avait promis la lumière. J’y trouvais une qualité du silence, une densité de l’air, une dilatation de l’ombre, un écho de la pensée. Dire qu’une profonde sérénité se dégageait de ce lieu serait cliché. Aussi ne le dirai-je pas. Mais le regard des autres quand je sortis de là avait changé.  

Florence Conan
Open Mount, collage, pastel et fusain sur papier, 40×30 cm, Mai 2020
© florence conan

Achille Adonon
LaDy n°1, sculpture (assemblage de chaussures), 70x 22x 15 cm, 2020
© achille adonon

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Sihem Lamine

7 mai 2020

La première fois que j’ai mis le pied dehors, j’ai été submergée par la peur.

C’était une peur plus grande que toutes les inquiétudes des jours de confinement, plus intense que la crainte d’attraper un virus, ou l’appréhension d’un après incertain. Il a fallu que je mette le pied dehors pour me rendre conte que ce dont j’avais peur, c’était de retrouver le monde que j’avais laissé dehors, tel qu’il était, inchangé, normal.

J’avance avec des pas prudents. La traversée immobile d’une crise avait rempli ma vie d’espérances, d’illusions d’un lendemain différent. Mais ce que je vois-là ressemble à ce que je connais déjà. Ce que je vois, je le pensais devenu obsolète, périmé, nul et non-avenu. Quelle insolence a ce chemin que je prends dehors, d’oser encore ressembler à ce qu’il a toujours été !  Le chemin n’est-il donc pas au courant qu’il était prévu que rien ne soit plus comme avant ? Pourquoi s’acharne-t-il donc à rester normal, comme avant ?

Je presse le pas laissant derrière moi un monument imaginaire construit pendant les nuits de traversée de la crise. Le château, debout dans la vallée des possibles s’éloigne à chaque pas que je prends.  Pour le construire, ce château-là, il m’a fallu réapprendre à voir, à comprendre, à penser. Il m’a fallu réapprendre à exister et à rêver. J’avais nourri le désir secret de trouver un monde guéri, réparé, renouvelé, où l’air serait pur, l’eau serait claire, et les sons seraient justes. Quelle naïveté que d’avoir espéré d’un virus meurtrier des effets secondaires thérapeutiques ! Quelle lâcheté que d’avoir compté sur une crise pour guérir ce que l’on n’a pas pu résoudre soi-même ! Comment faire pour ne pas revenir à la normale quand tout est si normal, ici ?

Je cours maintenant vers le désenchantement. Dehors, hors de mon monde, il y a un air décadent de ruines en devenir. Un virus est passé par là et a laissé derrière lui un monde fatigué. Dehors, chacun s’active comme il peut pour restaurer de sa normalité perdue. Dehors, j’embrasse les désillusions que je rencontre sur ma route, l’une après l’autre. Mais soudain, sur le chemin, une brise matinale souffle doucement ; je respire. Soudain un nuage de lumière du mois de mai inonde le chemin, je vois. Une musique sonne au loin et je l’entends, oui.

Y a-t-il jamais eu une lumière semblable à celle de ce matin un quelque autre printemps?

Ou est-ce que chaque printemps apporte sa propre lumière qu’aucun autre printemps du monde n’apporte ?

Yoann Cimier
Série Monolythes, 2018
© Yoann CIMIER / Adagp Paris

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Marianne Catzaras
Série Corps, photographie, 2020 
© marianne catzaras

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Achille Adonon
Résilience, sculpture (assemblage de chaussures), 100x30x18 cm, 2020
© achille adonon