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Imane Djamil

17 Juin 2020
Conversation fictive avec Leyla

Je parle de nous deux, entretien non ordinaire, le motif
De notre rencontre sera au superlatif
D’une verticalité extrême. Also known as peak.
Dans nos langues déliées, insatiables, désaltérées et avides
Se rencontreront aussi les villes, sous l’égide d’Ovide.
Intervalle. C’est le moment de toutes les métamorphoses.
“Raconte moi des histoires”, tu dis. Je m’y mets, air morose.

Sarajevo, son corps est paralysé, criblé de balles
Sarajevo, ses enfants n’y voient que dalle
Son amant trompeur l’ayant éreintée en rafale

Est parti, depuis, en cavale.
Sur un lit d’hôpital, la voilà en aval
Balafrée, esquintée de ses endurances anales
Cynique et soviétique, large est le trou
De son cœur lyrique, de sa rancoeur floue
Rancoeur placide, effacée jusqu’au cou
Sarajevo même grise, aime, aime les gueules de loup
Eternelle aguicheuse sur un lit d’hôpital aux airs andalous

Aime s’afficher nue sur d’intimes formats fous.
You go Slavie ! Bravant tes os même
Tu promènes tes nerfs sciatiques et tes cicatrices, sans chaînes

Sur d’impatients draps blancs, sans gêne
Sur les torses de tes bourreaux, sans haine.
You go Slavie ! Folle, belle et incertaine.

Ma cartographie sera aqueuse et double.
Ma cartographie sera suintante. Pores grand ouverts.
«Esquintée de ses endurances anales ha. On t’a défoncé le cul ? »
« Non jamais »

J’entends ton visage
Murmurer qu’il sait, lui
« Pleurer sans tristesse
Aimer sans amour »

Dis-moi tout.
Ou peut-être est-ce indiscret de ma part?
I would have taken you on ride, if I had a car
Pour entendre ta voix plutôt que tes murmures, toi mentale
Nous serions partis à Ain Diab, je t’aurai prêté des sandales
Pour que tu puisses descendre sur la plage
Nous aurions écrit ensemble. Plaisir du partage
De mon territoire. You’re here in my hometown.
You don’t seem to be familiar with her. Touchdown.
I’ll be your guide. Have you even been here before?
Il y a la mer, les odeurs pestilentielles, liberté
Le chant de la prière, la lumière, fluidité.
Comme tu aimes. Mais pas que. Ici, il faut redéfinir la dignité.
Is it this one turn off that prevents you
From returning a smile too
Or is it a ban, a warning at least
Making you, and your skin feel like a beast.
“Grande prison à ciel ouvert” tu penses.
Mais ne peut-on pas y être autre
Chose qu’un rat qui se vautre
Dans sa merde?
Oublie, toi aussi, les sandales et les présentations soutenues
Je t’emmènerai marcher à Ain Diab pieds nus
A elle oui, je dis des choses, fais des choses
L’amour, entres deux doses
De langues, et de cafés
Hometown jamais assez.
Je lui dis:
Casa, est-ce que tu dors?
Nulle certitude autre que le confort
De te savoir insomniaque jusqu’aux eaux
Et au delà, jusqu’aux abysses
On te sait nocturne et on questionne encore
L’origine de ta maladie
Quand il faudrait se demander si
Ta maladie est maladie
Ou si elle est
Le reflet sur mirage
De la haine de la nuit.
« Sortons voir ta ville.»

Nous marchons, apprenons à nous connaître, puis tu la vois, de loin. Mara, personnage mythique de ce bar de quartier. Je fais un pas en arrière et vous laisse. Toi, tu contemples tes premiers instants dans ma ville. Dans ce bar, vos langues parlent couramment l’appréciation de l’étranger. Ici, elles s’engouffrent pleinement l’une dans l’autre. Ta langue à toi, tentaculaire, est enfoncée dans la sienne, face à l’étroitesse de ses canaux, à contre courant de ses souvenirs. Eventually, she’ll end up throwing up. La langue n’échappe pas à l’emprise de son propre pouvoir, et la décadence de ses mots est familière à Mara: “Me suis encore faite avoir. Comme d’hab.

The return of the Thin White Duke
Making sure white stains

Il ne lui restait à chaque fois de la langue de l’autre que le délice amer d’une chanson cryptée. Punition discipline Pussy spleen. Dans sa chambre, la synesthésie était devenu le seul résultat plausible de maux et mots. Après l’avoir longtemps rejetée, Mara avait finalement trouvé refuge dans la rythmique reposante de la répétition.

Je la recroise un soir dans le même bar sans toi, ma langue dans ma poche. Elle est assise au comptoir, yeux rivés sur son verre à moitié vide, certaine qu’il vaut mieux voir la nuit à travers l’eau trouble. New Killer Star. Elle ne comprend pas tout à fait les paroles mais leur mélancolie lui paraît évidente dans les enjambements et les allers-retours de gammes mineures et majeures d’une grande banalité technique. Peut-être que c’est à ce moment là qu’elle se dit que tout est possible ou du moins qu’elle devra vivre avec sa dévotion aux objets opposés. Je vais la voir.
On ne fait pas dans la conversation ce détour
De parler de toi, Leyla, ou de parler d’amour
Mara dit qu’elle a lu une partie de notre texte
Elle a aimé des choses et d’autres moins.

Rita est accrochée au balcon et se dit que les personnages au loin, chez lesquels le bruit de la crainte se perd dans les grands gestes, elle se dit que vus du balcon , pour ce qu’ils ne sont pas, pour leur géométrie aphone, elle se dit qu’ils sont d’une beauté telle qu’elle pourrait mourir pour. Par contre elle ne se jettera pas, il ne faudrait pas qu’elle les tache de sang tout de suite, et pas de cette manière. Le noir lui réserve d’autres outils de mort, il faudrait qu’il n’y ait pas une once de couleur, pas même celle du sang, dans l’entreprise de la mort, pour que celle-ci soit délectable. Une entreprise, pour de vrai, pas une mort instantanée. Une entreprise de la mort. Une mort de toute une vie.
La foule qui scande fait la constellation. Elle deviendra à ce moment précis esthète.”

“Une entreprise, ça c’est sûr, elle compte travailler encore longtemps cette Rita? CEO of whores. Elle aurait pu se jeter, ça aurait sauvé des vies. Et quelle esthète! Elle peint avec son venin oui!

Here are we, one magical movement
From Kether to Malkuth

There are you drive like a demon
From station to station »

Je ne lui dirai rien sur ton visage
Murmurer qu’il sait, lui
« Pleurer sans tristesse
Aimer sans amour »

Je reste silencieuse et appréhende sa lecture acerbe
Rita, le personnage qu’on a écrit ensemble, paie pour tes erreurs Car s’efforcer de trouver une maladresse de métonymie
Ou un oxymore bien trop obtus
Te sera, à toi seule, Leyla, dû
Mara dira que la grammaire n’est pas correcte
Mais elle insinuera la grammaire de tes gestes
Les maladresses de ta syntaxe tangente
La nonchalance de ta préposition dansante
Et l’élasticité inhérente à ta langue.

Elle sort ses notes et me propose un vieux système de notation. Je suggère des plus et des moins mais sa colère me rattrape et d’un commun accord, nous décidons que toi et moi valons entre 1 et 15.
Sa voix tremble à la lecture de tes vers et je te revois soudainement la filmer cette nuit là
La filmer gauchement
Comme pour cacher ta main droite
La droite qui sait très bien ce qu’elle fait
Mais qui a le séculaire devoir, elle parfois moite
De protéger son impérieuse légèreté.

« Et alors? Tu lui as dit quoi? Désolée meuf de t’embarquer dans toutes mes histoires.»
« Que Rita n’était pas du matin. Aussi qu’elle est romantique et rien de plus, qu’elle laisse le contrôle de ses faits et gestes à sa langue. Elle est romantique, elle s’adonne à la métaphore, et à cette tendance vicieuse qu’elle a de figer deux êtres en plein mouvement dans un mot, faisant l’inévitable déception de celui des deux qui s’y attend le moins. I had to run quick after. »

«Where to ?»
«Je partais tôt le lendemain… To your casual Connect & Cut»
« Un autre ? Raconte »
I did not get my hands dirty that night
I did not do a thing but stay aside
A chaque rencontre son fruit
Do you want a smoothie?
I make those every morning
Incapable du moindre geste, no talking, no moaning
I nod

Il prépare mon sac, nous partons bientôt
And when we’ll get there, il y aura un lac
Vide. Un bout de terre. Pas de baraque.

Même inerte, je plongerai
It will feel cold at first but I’ll warm up to it.
Connecticut. It definitely feels chilly at first
But you get used to it and that’s the worst

Tu m’interromps : «C’est bien ce que je t’avais dit»

Nous arrivons tard, je plongerai le lendemain
There’s a chunk of raw meat and a fire between us

Il le prend dans ses mains, le palpe.
Je le regarde avec minutie le chauffer
It is pretty obvious the pork he’s getting his hands on divides themselves between guests
Je me demande à combien de bouches M l’a-t-il servi?

I did not get my hands dirty that night.
He fed me himself.
Straight outta the bush to my mouth.

Pour ma part, je n’ai jamais aimé cuisiner
I would rather weld
Pourtant, je ne me suis pas salie les mains cette nuit là.
Ni pour le porc, ni pour les tapas
Ai fait honte à tous ceux qui m’ont appelée حدادة
حدادة
Cause they know I serve at fixing broken bones
Try and connect rusty zones
I weld weld and weld
But some things just won’t match

Connect and cut. It definitely feels cold at first
But you warm up to it and that’s the worst.

She gets inside the tent, et avec elle
l’image d’une jambe élancée dans la solitude de la nuit.

Je te raconte mon voyage et tu en ris.
« Je trouve ça amusant qu’on écrive encore des carnets de voyage, cet objet écrit, réécrit, écorché puis suspendu avec soin à la fin de toute aventure. Ce carnet que Instagram, affreux guerrier des temps modernes, a effacé de manière déplorable, pour cause “qu’il est plus efficace de cultiver la mémoire par la précision du pixel”. Protectorat 2.0 : renfort externe à la vulnérabilité de la nature, à l’incapacité des femmes et des hommes à se rappeler des choses. »

“C’est marrant, ce ton que tu prends”

“C’est un peu comme ça qu’on s’est parlées la première fois. »

« Oui, et puis tu m’as demandé si on m’avait défoncé le cul au bout d’une heure… Avant de prendre comme prétexte l’intensité de la rencontre. « I grasped the moment » »

« Et tu as répondu que grasp ne se conjuguait pas au prétérit, qu’il arrive que la grammaire d’un mot soit vaine face à son sens. Tu t’en souviens?»

« Oui ».

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Moncef Labidi

7 juin 2020
Roméo et Juliette

Tel un oisillon qui perce la coquille de l’œuf et qui met le bec dehors pour découvrir enfin la lumière aveuglante, les couleurs vives, le ciel et son étendu. Voilà comment je me suis vu au sortir du confinement. Sortir de ma propre coquille, redécouvrir et reconquérir ce que l’on pense avoir déjà, aller vers l’essentiel, comme si la vie, écourtée, le commandait. Toutes ces futilités, ces plaisirs égoïstes qui meublent nos solitudes se sont comme volatilisés au moment de faire le tri : ne conserver que ce qui est important. Aimer et être aimé en retour est une formidable aventure humaine, le plus bel accomplissement, aussi.

Il est des Roméo et Juliette tardifs. Leur amour se passe de preuves, de déclarations enflammées, de bouquets de roses, de poèmes passionnés, de sérénades. Pour les Roméo et Juliette version arabe, on ne choisit pas l’amour qui reste une option, un bonus, une case à cocher, mais la garantie de vivre durablement ensemble et l’assurance d’avoir un allié fiable pour affronter les difficultés et traverser des épreuves que la vie réserve aux « peineux »

Un mariage arrangé, mais non forcé. Les époux ne se connaissent pas et ne se sont pas rencontrés avant leur nuit de noces. Ils ne se sont pas choisis, mais ont été choisis l’un pour l’autre.

Nuit de noces. Un cortège d’hommes excités et chahuteurs escorte le futur mari jusqu’à sa maison, là où l’on a apprêté la future épouse dans la chambre nuptiale. Les copines et les femmes d’âge mûr qui lui tenaient compagnie et, jusque-là, lui prodiguaient des conseils sur la conduite à tenir, se sont retirées, l’abandonnant à son sort.

Le cortège se rapprochait dangereusement. Des chants et des percussions rythment le pas des hommes qui se rapprochent. Odeurs entêtantes de d’encens qui brûle dans de petits braséros hissés au-dessus des têtes, lueurs timides de bougies. Elle était dans cette attente inquiétante d’un obus qui n’allait pas tarder à exploser.

Le futur mari fait une entrée timide. Il est vigoureusement poussé vers l’intérieur de la chambre là où, prostrée, dans sa chemise de nuit blanche, la future épouse attendait l’assaut.

Des «gardes » prenaient aussitôt position devant la porte de la chambre pour en protéger l’accès le temps d’une « intimité » brève du couple. Les percussions redoublaient d’intensité et devenaient assourdissantes comme pour couvrir des cris.

Quelques minutes après le « just married » était exfiltré par la bande de copains. La preuve de sa virilité est maintenant apportée. Sentiment de soulagement et de satisfaction, comme après le passage d’une épreuve. Il ferait désormais partie des hommes qui n’ont plus rien à prouver.

Pendant ce temps-là, des femmes se passaient de main en main la chemise de nuit froissée et tâchée de sang frais. L’honneur de la famille de la mariée était sauf.

Maintenant que les festivités sont finies et que les invités bien repus de couscous, de viande et de boissons gazeuses sont repartis, la place est nette pour un couple qui s’évite par timidité, par maladresse. Chacun est gêné de croiser le regard de l’autre, s’adressant à peine la parole ou par l’intermédiaire d’un proche qui transmet. Période confuse où chacun cherche sa place, s’interroge et se résigne.

D’aucuns ne diront mot de cette première nuit qui les a réunis dans la même couche. On ne saura rien des mots doux, des gestes tendres, du silence, de la gêne à s’abandonner. On ne saura rien du huis clos qui a réuni deux êtres, étrangers l’un à l’autre. Chacun saura garder longtemps le secret d’une nuit qui les aura marqués à vie.

Juliette n’avait que treize ou quatorze ans, une adolescente qui jouait encore à la poupée. L’étreinte d’une nuit ne lui a pas fait quitter pour autant l’adolescence protectrice. Elle continuerait à repousser les assauts du mari. Elle entrait en rébellion contre le désir des hommes et mettait à dure épreuve la patience de l’époux qui finissait par se résigner, considérant que l’épouse était encore trop jeune, une enfant.

Quelques années se seraient écoulées. Pour elle, Juliette, avoir un mari, c’est apprendre à lui obéir au doigt et à l’œil, deviner ses désirs, ses envies, éviter ses colères. Elle a été préparée pour devenir à son tour une femme comme les autres, celles qui se tiennent toujours prêtes pour servir, débarrasser, nettoyer, obéir et subir sans contester.

Roméo a pris le chemin de l’exil et émigré pour un travail ingrat dans une blanchisserie industrielle. Il ne dira rien de ses poumons abîmés par les vapeurs et l’humidité. Il aura changé plusieurs fois d’emplois, mais le salaire restera toujours bas. Les mandats arrivent à la famille avec une régularité de métronome.

Des enfants sont nés. Enfants des vacances, car ils ont été conçus durant le retour au pays de Roméo qui a émigré en France.

Sans amour, sans haine, Juliette s’accommodait à cette vie faite d’intermittences, d’ellipses et de parenthèses de l’absence.

Un jour, Juliette devait quitter son village et sa maison pour prendre l’avion et aller rejoindre son époux à Paris. Roméo a commencé à se perdre, à perdre ses papiers et son argent, à ne plus retrouver sa petite chambre ni la rue où il habite.

« Il a perdu la tête, c’est comme un enfant », disait de lui Juliette. « Il oublie tout et se mure dans un silence profond ».  

Désormais, elle a pris les affaires en main. D’assistante sociale en assistante sociale, elle court partout. Elle pleure souvent, car elle se sent impuissante devant la difficulté de la langue. Le mari qui ne pouvait être d’aucun secours, restait à l’écart et muet, comme débranché.

Après de fastidieuses démarches, elle parvient enfin à quitter la chambre lépreuse et insalubre où ils vivent. Elle peut désormais faire la cuisine. Dans le nouveau logement, il y a la douche, l’eau chaude, un cabinet de toilette.

Sentinelle éveillée, elle met un point d’honneur, une fierté pour que son compagnon, « oisillon tombé du nid », conserve sa dignité d’homme, toujours propre, rasé et sentant bon.

« Cet homme avait beaucoup souffert, sans rien nous dire de toutes les privations qu’il s’était imposées. Avant, il n’y avait pas d’amour entre nous. Maintenant, je ressens pour lui de la tendresse, de l’affection et…de l’amour » disait-elle.

Juliette a 70 ans

Roméo a 80 ans.

Tous les deux voudraient quitter le logement sans confort dans lequel ils vivent à Porte des Lilas pour un autre, à Belleville, comme pour se rapprocher du pays et y retourner.

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Somai Latifa

2 Juin 2020

« كاس في حضرة « كورونا

كاس و ضمة سيجارة
..تلك هي أتفه الأماني
أما رغبت مثلي يوما بأمنية تافهة ؟؟
« هي اليوم في حضرة « كورونا
أشبه بالأحلام الخائفة
تسحب منك كل الأقدار التافهة
..تستنكر منك كل العقول التافهة
ليتها تطيل كاسي بين يدي
ليتها بين شفتي، تفرز سيجارتي نبيذ ألف ليلة و ليلة
لتك ضمنها أحلى سجود للغيمات
وأعذب صدى الكلمات
أين أنا مني، من كاسي و ضمة شفتاي؟؟
ما أبعدني عني و كلي أنت
و ما أقربني إلي
وأنت مني بقايا زمن قد يعود
..ولكن.. أبدا لا يأتي
.. »في زمن حضرة « كورونا

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Soraya Slimane

2 Juin 2020
Un pas à l’extérieur de mon monde ?

Le libellé m’a laissée perplexe. « Mon monde », semble spatial, mais pour moi c’est aussi un voyage dans le temps.

La question me téléporte vers tous mes premiers pas. Mes souvenirs se bousculent, et planqué en chacun, un monde qui m’apparaît autre à chaque fois.
Que choisir pour un pas à l’extérieur de mon monde, la découverte, l’étrangeté, la projection d’une utopie, un souvenir enfantin qui viendrait effectivement d’un monde ou d’un temps révolu ?
Mon monde caresse des fois un souvenir, s’y arrête, s’en nourrit comme quand j’étais petite fille et que ma mère me faisant confiance, me laissait aller chez le vendeur de beignets. J’y découvrais les yeux levés au ciel pour arriver à le voir, un « Ftayri » (fabricant de beignets), gras à n’en plus finir, mais solidement juché sur une espèce de comptoir, avec un ventre que seules les statuettes chinoises des Bouddhas de la richesse pouvaient jalouser… Je me demande encore aujourd’hui si ce Ftayri, sa bedaine, l’odeur de friture sucrée, de sa bonne pâte mielleuse ne seraient pas à l’origine d’une indicible familiarité ressentie en voyant pour la première fois ces statuettes. Bien qu’étant d’un autre monde, j’avais quelque part apprivoisé l’étrangeté de ce symbole.
Ce souvenir signait l’analogie qui pouvait se faire à mon insu et qui faisait que je ne savais jamais à quel moment je faisais face à un autre monde, que je faisais un pas vers l’extérieur, que cet extérieur nourrissait l’intimité de mon univers. Je découvre au fil du chemin de la vie que les premiers pas à l’extérieur de mon monde sont quotidiens, simples.

Des fois je m’y prépare, mais peine perdue. L’extérieur est toujours riche de surprises hors balises.

Beaucoup d’entre nous ont préparé un voyage pour un autre pays, un autre monde, c’est également ce qu’il m’est arrivé de faire. Mais une fois arrivée en terre étrangère, je découvrais un nouvel état, je me sentais comme un enfant perdu, ne sachant ni lire, ni m’orienter. Ce fut un choc, un véritable pas hors de mon monde. J’étais démunie et cette expérience m’a faite effleurer le monde dans lequel peuvent être plongés certains malades Alzheimer où tous les jours ne doivent être que routine car le moindre pas à l’extérieur de leur monde est un séisme, une perte de repères. Après le choc, au bout du brouillard des codes, est venue la découverte.

Nous avons été, dernièrement, confinés chez nous, dans notre espace, notre monde? Ce qui m’avait frappée durant cette période, c’est que la vie et la mort un duo intimement lié, était déséquilibré. On ne pouvait ni vivre ni mourir « normalement ».
« Un pas à l’extérieur de mon monde » signe le fait que nous soyons en vie, porte le partage, l’échange. Si un pas pouvait rythmer nos sorties vers un monde de justice, de compréhension, d’échange, de respect du vivant, de bien être, cela impactera mon monde. Il se construit et se nourrit des interactions qui font ce que je suis et qui  me font ouvrir la porte pour trouver inspiration, en accueillir d’autres et enrichir le mien. Extérieur et Intérieur, deux mondes qui sont, en fonction du regard, dans le champ ou hors-champ.

Suy Nhek
Après le choc, au bout du brouillard des codes, photographie, 2020
© Suy Nhek

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Feryel Saimanouli

1 juin 2020
Au-delà du grand portail jaune

L. s’arrêta au milieu du jardin, se déchargea doucement de sa valise en cuir et respira à pleins poumons l’odeur des roses, des jasmins, du thym et de la menthe qui s’entremêlaient. Ce parfum lui manquerait. Un petit sourire aux lèvres, elle regarda autour d’elle. Le grand bâtiment d’un blanc immaculé, les hauts murs, les bancs peints en vert et installés face au soleil, tout cela c’était fini. Elle se sentit presque triste tout à coup. Elle avait été chez elle ici pendant cinq années. Cinq années de repos. Cinq années de surveillance, de médicaments, de portes fermées et savamment gardées. Elle ferma les yeux, tout à ses souvenirs.

Au bout d’un certain temps, elle avait appris à ne plus se débattre. Cela ne valait pas le prix qu’il avait fallu payer à chaque fois : les membres solidement attachés aux barreaux du lit, l’isolement, l’obscurité. L. frissonna malgré la chaleur des rayons du soleil qu’elle sentait sur son visage.

Au fil des semaines, puis des mois, elle avait appris à se dominer, à afficher un sourire calme et soumis.

Peu à peu, elle avait commencé à parler, à raconter l’histoire de sa vie aux médecins qui l’observaient d’un air qui se voulait bienveillant mais qui lui avait toujours semblé, à elle, circonspect, soupçonneux. Une sorte de jeu s’était installé entre elle et les médecins. Elle racontait, ils écoutaient, prenaient des notes, hochaient la tête d’un air compréhensif, mais ils ne pouvaient empêcher une certaine défiance d’assombrir leurs regards. C’est ainsi qu’elle comprit qu’ils ne savaient jamais s’ils pouvaient la croire, lui faire confiance, qu’ils se demandaient presque continuellement si elle se moquait d’eux.

Elle leur raconta tout. Pendant que son esprit replongeait dans la violence de ces instants, elle leur parla des voix. Les voix qui lui murmuraient des choses, lui donnant des ordres, parfois. Elle leur parla de la machette qu’elle avait trouvée dans la cave et qu’elle avait décidé de garder, de cacher. Elle leur parla du sang qui éclaboussait les murs. Elle avait l’impression de revoir les images par saccades, mais les sensations, elles, étaient toujours là. Elle sentait encore le sang poisseux lui maculer le visage, son odeur métallique lui embrouiller les sens.

Elle dut apprendre à donner à sa voix un timbre plus doux, une sonorité plus mélodieuse.

Elle avait eu un emploi du temps très chargé ces cinq dernières années. On aurait dit que les médecins se bousculaient pour l’examiner, l’observer. Elle avait passé de longues heures allongée sur un canapé ou assise sur une chaise à évoquer des souvenirs heureux, à parler de remords, de regrets.

Son regard fixe, chargé d’ironie, devint bientôt hanté.

Jour après jour, elle dut faire l’effort de se souvenir de tout, tout ce qu’il lui était arrivé, tout ce qu’elle avait fait. Parfois, les médecins lui demandaient d’écrire son histoire ou de la dessiner.

Son port rigide devint moins fier, sa tête se courba, ses épaules s’arrondirent.

On lui donna comme instruction de s’occuper des plantes du jardin. Rien de plus sain que de plonger ses mains dans la terre, d’arroser des fleurs, de planter des graines. Elle passa plusieurs heures par jour à prendre soin des roses et des jasmins, à arracher les mauvaises herbes, la nuque brûlée par le soleil. Parfois, elle se reposait sur l’un des bancs du jardin, les narines pleines de l’odeur de la terre, du thym et de la menthe.

Ses yeux évitaient ceux de ses interlocuteurs désormais, mais son regard devint inoffensif, presque tranquille.

L. revint à l’instant présent et ouvrit les yeux. Le grand portail jaune au-delà duquel se trouvait l’autre monde, le monde extérieur, emplissait tout l’espace à présent. L. empoigna à nouveau sa valise et se dirigea à grands pas gracieux vers ce monde qu’elle avait failli oublier.

Elle franchit la porte et se retrouva sur un chemin en ligne droite. Le ciel semblait immense tout à coup.

Pour la première fois depuis longtemps, un large sourire se dessina sur ses lèvres, un sourire sincère, qui ne tremblait pas. Elle redressa la tête et se mit en route vers sa destination.

Les voix, qui s’étaient tues l’espace de quelques instants, le temps qu’elle se remémore ces cinq dernières années, se réveillaient, braillaient, exigeaient à nouveau. Son monde à elle était toujours là, solide, rassurant.

L. hocha la tête, acquiesçant en silence à ce tapage assourdissant.

Dominik
Attachée aux barreaux, charbon, craie et pastel sec sur papier,
114 x 75 cm, juin 2020
© dominik

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Alessandra Guttagliere

30 Mai 2020
Petit poème

Alors dit la rose:
Avril de cette année n’est pas arrivé, en mai,
il est trop tard pour se rétracter
le doigt du cœur sort de la terre.

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Mitasanl Tadihece

29 mai 2020
La première fois où je suis retournée à la mer

La piscine silencait toute volonté, taisait toute intégrité, effaçait toute parole. Il y avait des coups comme des vagues, des hommes que ça faisait rire, de noyer une enfant. L’eau de la piscine était un étouffement. Rectangulaire, plate, pas profonde, une symbolique de paix, de luxe, de calme, de repos, sans mouvement ni choc. Des ondes pas physiques, un silence plat. Lisse, sans vagues, sans digues. Un sol dur que l’on pourrait ressentir, pas une lagune non. Par une lacune des lois physiques, par une tentacule de mains masculines, des enjants auraient pu jouer, des hommes noyaient : l’abîme éjacule. La piscine comme un terrain de chasse délimité, la piscine comme lieu et comme moyen, la piscine, c’est là qu’ils m’ont violée, pas de cri à couvrer. Ni respiration, ni vagues.

La mer, on a beau la voir tous les jours, on ne si fait jamais vraiment tout à fait. Ma mer, elle ne ressemblait pas à toutes les autres, elle n’avait pas tout à fait la même couleur ni les mêmes sons. Ma mer, je tournais les yeux devant ses mouvements, je faisais des détours dans la ville pour ne pas l’a croiser. Plus de promenades, les Anglais n’arrivent plus, c’est l’amnéhorrée méditerranéenne, et c’est l’aquaphobie cornélienne. Plus de flux, plus de vagues, plus de flot, plus de bravade. Ni promenades au phare, ni vagues, je n’irai plus bronzer. Les années flottant, ne coulant plus, il a été question de sociabilité, il fût sujet d’amicalité, de sables et de soleils. Qui n’aime pas aller à la mer ? Celle qui a peur des piscines ?

La première fois où je suis sortie de mon monde, je suis sortie de ma peur de l’eau pour m’y baigner. La première fois ressentie l’onde, plus le choc brutal des armées. Comment quelque chose qui vous fait se sentir si complet peut autant vous vider le ventre, comment un si plein devient trop plein, une algue vibrante devenir halte contrariante. Je n’ai jamais vraiment voulu retourner à la mer. La moindre goutte guettée se faisait oppressante. Je criais pour une éclaboussure, on ne met jamais d’eau dans son vin. Mais la mer n’est jamais seulement une vaste étendue d’eau salée, ma mer c’était un faste, détendu, affalé. Le jour où je suis sortie de ma peur, j’ai pu dans l’indifférence générale, car personne ne semble remarquer que la noyade tue, que l’eau tue, j’ai pu poser un pied sur un rocher, descendre de ce rocher dans ce qui n’a rien de naturel, et descendre au sable comme on ne descend pas à la mer.

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Valeria Meneghelli

28 mai 2020
L’Arrivée

Quand je suis arrivée, je n’avais pas d’attentes.
Légèreté de l’adolescence, pourrait-on l’appeler.
La trouver pourtant, cette légèreté, dans la chaleur suffocante d’un été (plus tard, d’autres ont suivi…)
A pourchasser les pastèques entravées par les filets des Isuzu qui avançaient lentement sur la route poussiéreuse.

Quand je suis arrivée, je n’avais pas de préjugés.
Naïveté de la jeunesse, pourrait-on l’appeler.
Découvrir la joie du nouveau, sans vraiment le savoir.
En dévalant la pente raide vers les maisons, en bas de la colline, jusqu’à la plage.
La cuisine pleine de voix de femmes (parfois d’hommes aussi). Une odeur de famille qui se glisse dans les recoins des pièces.

Quand je suis arrivée, je ne connaissais pas la langue.
Ignorance, pourrait-on simplement l’appeler.
Apprendre une langue alors, pour ensuite l’oublier.
Et puis en apprendre une autre (parce que la première n’était pas la bonne).
Parfois en savourant, parfois en haïssant ce mutisme qui t’oblige à écouter.

Quand je suis arrivée, je n’avais pas un amour.
Et ça, comment pourrait-on l’appeler ?
Peut-être il suffit juste de l’appeler. Et puis c’est tout. Hé ! T’es là ?
Et il a répondu.
Le trône de la mariée est vide, mais la porte est ouverte.
Un pas dans un pays qui n’est pas le tien.
Chez soi. (Pour combien de temps ?)

Arrivo

Quando sono arrivata non avevo attese
Forse la chiamerebbero leggerezza dell’adolescenza
E invece trovarla, quella leggerezza, nell’afa soffocante di un’estate (cui ne sono seguite altre, più tardi…)
A inseguire i cocomeri imbrigliati nelle reti delle Isuzu che avanzano lente sulla strada impolverata

Quando sono arrivata non avevo pregiudizi
Forse la chiamerebbero ingenuità della giovinezza
Sperimentare la gioia del nuovo senza saperlo
Percorrendo la discesa ripida verso le case giù, in basso alla collina, fino alla spiaggia
E la cucina piena di voci di donna (talvolta anche di uomini). Un odore di famiglia che si insinua negli angoli delle stanze

Quando sono arrivata non conoscevo la lingua
Forse la chiamerebbero semplicemente ignoranza
Allora imparare una lingua, per poi dimenticarla
E poi impararne un’altra (perché la prima non era quella giusta)
Talvolta assaporando, talvolta detestando il mutismo che ti costringe ad ascoltare

Quando sono arrivata non avevo un amore
Forse la chiamerebbero… come la chiamerebbero….
Forse lo chiamano e basta. Ehi! Ci sei?
E lui ha risposto.
Il trono della sposa è vuoto, ma la porta è aperta.
Un passo in un paese non tuo.
Casa. (Per quanto tempo?)

Traduction de l’italien :
Sonia Bouzouita et Valeria Meneghelli

Marianne Catzaras
Série Traversées, photographie, 2019
© marianne catzaras

Alessandra Guttagliere
Lentamente dissetarsi (Doucement étancher la soif), enregistrements de 2014 (Tunis, voix et prières) et 2018 (Taranto, synth), Mai 2020
© Alessandra Guttagliere

Dominik
quand je suis arrivée…, peinture acrylique et craie grasse sur toile,
120 x 80 cm, juin 2020
© dominik

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Edia Lesage

29 mai 2020
« Bien loin dans la Haute Mer de l’Eternité
Veille ton Royaume Insulaire »
Stephan G. Stefansson

C’était du temps de mon adolescence, quand Michel Deuré était correspondant du journal « Le Monde » en Tunisie. Me voilà devant une double page consacrée à l’Archipel des îles Kerkennah. Outre le voyage, dans le temps et dans l’espace, l’auteur avait une possibilité d’évocation si forte qu’en lisant l’article, on s’y croyait, dans cet hôtel Farhat, où l’on entrait dans un calme sépulcral, entouré d’ écrivains venant y trouver refuge, d’habitués, d’intellectuels venant y chercher la Paix, devant une mer turquoise et aux couleurs changeantes.

On entendait le silence, on comprenait la singularité de cet archipel minuscule, ressemblant à des îles à la campagne, posées sur un lac, à deux heures de Sfax, appartenant à la Tunisie mais certainement « ailleurs ».

Le temps passa. Quelques années plus tard, j’avais vingt ans .Michel Deuré était parti. «Verba volant, scripta manent » .J’entrais alors dans son article comme on entre dans un chez soi que l’on a toujours cherché, inconnu mais étrangement familier. Tout y était, à sa place : la mer n’avait changé ni d’aspect, ni d’emplacement. Le calme y régnait, les livres et les stylos étaient sur les tables dans une atmosphère de calme et de sérénité.

Le temps passa encore et c’est ainsi que quinze années plus tard, je suis retournée à Kerkennah avec deux jeunes enfants, les miens, en me glissant quasiment par effraction dans la voiture d’un ami, architecte, homme au grand cœur, mutique et kerkennien. Il quittait aux aurores son domicile pour l’archipel. Nous étions au rendez-vous.

Il me laissa devant le Grand Hôtel et alla rejoindre sa famille. J’étais au bout du monde, seule, avec mes enfants nos livres, leurs dessins à venir. Le soir, au moment de se mettre à table, après avoir contemplé le spectacle du coucher de soleil, ces minuscules petits êtres de quatre et cinq ans, furent terrifiés par le « tchich », potage dont dépassaient des tentacules de poulpes. Je me suis entendue répondre : « Il n’y a que ça ». Le premier goût qu’ils eurent de cet endroit singulier les marqua à jamais : Ils sont entrés dans la cuisine kerkennienne contraints et ils furent conquis .Jusqu’à présent, l’évocation de la gastronomie particulière de ces îles nous y ramène.

Je les revoie encore, à marée basse, enterrer poissons, bernard- l’hermite, crevettes et autres créatures marines surprises par la raréfaction de l’eau. Un petit cimetière, avec les noms des disparus, avait pris forme.

Une autre fois, plus tard encore ils étaient plus grands déjà, ils avaient leur emploi du temps d’enfants du pays, partageaient les barques et les menus des pêcheurs avec une facilité déconcertante, mon fils dessinait toujours et ma fille prenait déjà des photographies qu’elle montrait «à la supérette de l’archipel », j’ai évoqué l’idée de me faire mettre en terre à Ouled Kacem, face à la mer, dans le silence.

« Je t’y construirai une pyramide », m’avait alors promis mon fils.
Et de quoi partir dans « l’eau-delà », si j’ose dire, avec des dessins, des photographies et de la musique.
C’est alors que j’ai pris conscience de ce que je leur avais transmis : la possibilité, qui n’est pas donnée à tout le monde, d’aimer un endroit où il faut tout simplement savoir se laisser vivre.

Alessandra Guttagliere
la scoperta del grande albero di fico (La découverte du grand figuier) enregistré en 2018 en voyageant en Pouilles, Mai 2020
© alessandra guttagliere

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Alessandra Guttagliere
Ay infancia!, pris à Cadiz, 2018
© alessandra guttagliere

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Sabri Benalycherif
Série Les possibilités d’un île, Photographie, Kerkennah, 2017
© sabri benalycherif

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Yoann Cimier
Série « Monolithes« , Kerkennah, 2014.
© Yoann CIMIER / Adagp Paris

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Sylviane Degunst

20 mai 2020
Banlieue parisienne

Premier vrai pas dehors. Sans avoir à remplir le formulaire d’autorisation de sortie. Premier pas de distraction. Retrouver Paris.

Je renonce au métro. Je renonce au vélo, encore échaudée par un accident survenu trois mois plus tôt qui laissa mon amoureux cassé en trois morceaux.

Je choisis le bus. Devant l’arrêt désert, dûment masquée d’un tissu à fleurs – ne jamais déroger à l’élégance –, j’observe les environs, déserts eux-aussi. Il est 13 heures et des rayons de soleil. Je vais récupérer mon parapluie oublié en février dans une boutique du Marais. Au sol, ces mots blancs bombés au pochoir RESTONS À DISTANCE me font sursauter.
Ils sont l’exact opposé de ce que mes parents m’ont appris et de ce que nous avons transmis à notre fille. Aller vers les autres, sans a priori. Ces mots sont tout à fait contraires à ma philosophie. Ces mots sont contre nature.

Ce fichu Bidule 19 va-t-il nous changer ? Nous refermer sur nous-mêmes ? Et pour combien de temps ?

Dans le bus, MASQUE OBLIGATOIRE court en continu sur le bandeau d’informations. Une place sur deux est condamnée, des rubalises interdisent de s’approcher du chauffeur. L’autre, c’est-à-dire mon semblable, devient un danger potentiel. Voyage en apnée derrière un bout de tissu.

Pourtant, posant le pied hors du vaisseau fantôme, mon cœur bondit d’allégresse sur les pavés de la place Saint-Germain-des-Près.

J’emprunte, tombant sitôt le masque, la rue de l’Abbaye, la Place de Furstenberg, la rue Jacob, la rue de Buci, la rue Saint-André-des-Arts, le pied léger, l’œil affamé. Bien sûr, je passe devant des cafés fermés, des squares clos, je découvre des affiches de films morts nés, comme si le monde s’était arrêté de tourner.

Pourtant, Paris a un parfum de promesses. Et je sens déjà, à l’approche du Pont Saint-Michel, l’air presque marin. La Seine est là, paisible, telle que je ne l’avais jamais vue, sans ses bateaux- mouches qui d’ordinaire font taches et bruits. Elle coule, tel un miroir d’eau, silencieuse et claire. Et il est alors permis de rêver des jours meilleurs.

Elias Sfaxi
Sans titre, photographie, Juin 2020
© elias sfaxi